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Entretien avec Bruno Sire, Président « stratège » de l’Université Toulouse Capitole de 2008 à 2016

Le Décodé : Bonjour Monsieur le Président, merci de nous recevoir. Pourriez-vous tout d’abord vous présenter et nous dire quelles sont vos fonctions actuelles ?
 
Bruno Sire : Toulousain et économiste de formation, j’ai obtenu un DESS de Gestion (Master 2 aujourd’hui) à l’IAE. Après trois ans passés en entreprise, j’ai repris des études et obtenu une agrégation d’économie et gestion du second degré en 1981. Ma première expérience d’enseignement fut donc dans des classes de terminale et de BTS. Dans le même temps j’ai préparé un doctorat que j’ai soutenu à Bordeaux en 1987, puis passé le concours de l’agrégation de Gestion et devenu Professeur des Universités d’abord à Bordeaux IV, puis à Toulouse Capitole à partir de 1992. On m’a confié ici différentes responsabilités, en particulier celle de diriger le LIRHE, une UMR-CNRS/UTCapitole (aujourd’hui le CRM). J’ai aussi assuré des fonctions d’experts au Ministère entre 1994 et 2007. J’ai été vice-président de l’université, sous le mandat de Bernard Belloc, puis premier vice-président, sous celui d’Henry Roussillon, enfin président de 2008 à 2016.
 
J’ai eu la chance d’être élu au moment où Valérie Pécresse (Ministre de l’ESR) mettait en place la Loi dite LRU (août 2007) qui donnait (enfin) davantage d’autonomie de gestion aux universités. Toulouse Capitole a été dans la première vague, expérimentale, de mise en application de ce texte, avec une quinzaine d’autres, principalement les universités parisiennes. Il s’en est suivi plusieurs années passionnantes de travail novateur et de négociations qui nous ont valu d’être souvent cités en exemple. En 2011, après deux ans de travail acharnés avec la DGS et la Direction du Patrimoine, durant lesquels nous avons justifié pied à pied un plan de développement à 25 ans extrêmement rigoureux, le ministère nous a retenu pour mettre en œuvre le volet facultatif de la loi LRU qui rend les universités propriétaires et autonomes dans la gestion de leur patrimoine. C’est ainsi que notre université, avec deux autres seulement pour toute la France, est devenue propriétaire et gestionnaire d’environ 90 000m2 bâtis sur 8ha de terrain au centre de Toulouse et au centre de Rodez.
 
Depuis la fin de mon second mandat, en 2016, la présidente de l’université m’a confié le soin de mener à leur terme trois dossiers immobiliers, dont deux sont aujourd’hui bouclés. 
 
- Tout d’abord, l’achat du terrain qui sert de parking aux agents de la Cité administrative. L’acte d’achat a été signé au début de l’année 2017, après 7 ans de négociations. Je suis très satisfait de laisser à mes successeurs la propriété de ce terrain d’un hectare contigüe à notre patrimoine. Notre université récupère ainsi un potentiel d’évolution qui lui permettra de faire face à la croissance des effectifs étudiants sans avoir à chercher des solutions excentrées. L’achat et une partie du programme de construction sont financés par le « Plan Campus », que les universités Toulousaines avaient collectivement obtenu de l’État en 2009. Outre l’achat, cette source de financement permettra de réaliser des équipements sportifs et de médecine préventive. Le reste du programme (dédié à des salles d’enseignement et à des bureaux) sera autofinancé par l’université conformément à son plan de développement à 25 ans élaboré au moment de la négociation de dévolution du patrimoine. Il faut préciser que lors de la négociation d’achat du terrain, il a été acté, à la demande du Préfet, que les agents de la Cité administrative puissent garder le même nombre de places de parking que celles dont ils disposent aujourd’hui. 
 
- Ensuite, la remise en valeur du cloître des Chartreux. Ce très bel espace inscrit à l’Inventaire Supplémentaire des Monuments Historiques (ISMH) est la propriété de l’Université depuis l’acte de dévolution de 2012. Chacun a pu constater qu’il était, depuis quelques années, en « perdition » : des arches très dégradées et un espace vert qui servait de jardin public ouvert aux quatre vents, régulièrement squatté et utilisé comme lieu de promenade par les propriétaires de chien des environs ! En 2015-2016 nous avons d’abord sécurisé l’ensemble de l’espace (de l’arsenal et de la manufacture), de manière à le « rendre aux étudiants et au personnel de l’université ». Ceci étant fait, nous avons lancé les consultations pour la restauration des arches et du jardin du cloître. Après une période de sondages archéologiques fort intéressante, qui a permis de retrouver le sol d’origine du déambulatoire et du cloître, environ à 1 mètre sous le niveau actuel, nous avons obtenu l’été dernier des services de la DRAC et de la Préfecture le permis de réaliser la restauration prévue. Dès lors, la mission que m’avait confiée la Présidente de l’Université est achevée. Il me restera, comme tout un chacun, à venir bientôt profiter de cet espace exceptionnel enfin mis en valeur comme il le mérite. 
 
- « Last but not least », la construction de l’École d’Économie-TSE.  Le bâtiment doit être livré au printemps 2019 pour une installation des occupants pendant l’été suivant. C’est un bâtiment de 11000 m2 dédié à la recherche qui abritera les enseignants-chercheurs, les étudiants de l’école doctorale et bien sûr l’administration de TSE. En revanche, il n’est pas destiné aux étudiants inscrits en licence ou en master qui continueront à avoir leurs cours dans les amphithéâtres et salles de cours actuels de l’arsenal, des anciennes facultés et de la manufacture. En déménageant, TSE va libérer les bâtiments A, E, F et S de la manufacture. Ce qui va ouvrir un « jeu de chaises musicales » qu’aura à gérer l’équipe de direction actuelle de l’université, mon mandat s’arrêtant à la livraison du nouveau bâtiment.  
 
Dans l’acte de dévolution du patrimoine il est précisé que l’université doit héberger l’IEP (qui est un établissement autonome par ailleurs), comme elle le faisait précédemment. Compte tenu de la vétusté et du caractère inadapté des locaux qu’occupe l’IEP, durant mon premier mandat à la présidence de l’université nous avions négocié avec les collectivités territoriales (Mairie et Région) le rachat et la rénovation d’un bâtiment appartenant à EDF sur le quai Saint-Pierre, en face du Bazacle, dans la continuité des bâtiments de la manufacture. Ces locaux, après travaux, auraient eu une superficie de 6000m2, c’est-à-dire 50% de plus que ceux qu’occupe aujourd’hui l’IEP. Ils avaient été préemptés à cette intention par la municipalité en place à l’époque, et nous avions, avec un cabinet d’architectes toulousain et sous le contrôle des services de la DRAC, travaillé au projet jusqu’à l’obtention du permis de construire. Mais, à la suite des élections municipales de 2014, la nouvelle équipe n’a pas voulu honorer les engagements de celle qui l’avait précédée. Faute de choix alternatif sérieux et compte tenu des interdictions partielles d’exploiter les bâtiments actuels de l’IEP, nous avons dû, dans un premier temps leur affecter un amphi à l’arsenal et dans un second temps leur proposer de s’installer dans les locaux de la manufacture des tabacs dès que les économistes auront pris possession du nouveau bâtiment. Ils récupéreront ainsi tout ou partie des bâtiments A, B, D et E. Pour autant, le refus de la Mairie fait perdre 6000 m2 de bâti à l’université au moment où elle doit faire face à une croissance de ses effectifs très importante. Le déficit en m2, déjà important, ne fait que s’accroître. C’est la raison pour laquelle nous avons décidé de réaliser des salles de cours et des amphithéâtres dans le cadre d’une seconde tranche de travaux sur le parking de la cité administrative. Aux termes du plan de développement à 25 ans voté à l’unanimité par le CA, ils seront financés en partie par la vente des bâtiments actuels de l’IEP. Dans l’attente, nous ne pourrons faire autrement que de continuer à les utiliser, au moins dans la période transitoire, malgré leur vétusté et leur caractère inadapté. 
 
Le Décodé : Quel est le rôle d’un président d’université en général et quelle est votre vision ?
 
Bruno Sire : C’est un rôle qui n’est pas conçu partout de la même façon. Il y a me semble-t-il trois approches de cette fonction :
- Le président « représentant » : avant l’autonomie la fonction principale d’un président était de représenter son établissement. C’est la vision traditionnelle qu’un certain nombre de nos collègues ont gardée. 
- Le président « chef d’orchestre » : celui qui canalise les énergies et donne le tempo. C’est une vision assez communément partagée, particulièrement dans les universités qui ont décentralisé le pouvoir stratégique à leurs composantes et à leurs équipes de recherche. 
- Le président « stratège » : celui qui définit et impulse une stratégie pour son établissement. C’est ma conception de ce que doit être un président d’université au XXIe siècle. Il se fait élire sur un programme et doit ensuite le mettre en œuvre avec l’appui de son équipe et des conseils centraux. Mais ce rôle, qui est celui que l’on peut observer dans les grandes universités internationales, est difficile à mettre en œuvre en France parce que l’État a quand même gardé beaucoup de contrôle sur la stratégie des établissements en matière de recrutement et de choix budgétaires en particulier. C’est la raison pour laquelle beaucoup de présidents d’université, et notamment ceux qui sont regroupés dans la CURIF (conférence des universités de recherche intensives), réclament un renforcement de l’autonomie pour pouvoir lutter à armes égales avec les meilleures universités d’Europe et d’Amérique du Nord. 
 
Les meilleures universités Européennes fonctionnent, en effet, sur le modèle d’une stratégie centralisée au niveau de la présidence et de son équipe rapprochée, et des conseils centraux comme contrepouvoir.  Il y a dans ce cas peu de délégations stratégiques au niveau des composantes, ce qui est normal puisqu’elles n’ont pas de personnalité morale. Cela évite de partir à hue et à dia et finalement permet de gagner en cohérence, en réactivité et en efficacité. Pour se convaincre de la supériorité de ce modèle il suffit de comparer à la fois les résultats financiers et les classements internationaux des universités, en regard du modèle de gouvernance qu’elles utilisent. On en vient vite à la conclusion que le président d’une université de rang mondial doit écrire la partition, et ne pas se contenter de donner le tempo.  
 
Le Décodé : Et derrière cela, vous aviez une certaine vision du service public, de l’excellence du service public ?
 
Bruno Sire : C’est mon engagement. Pour moi le service public doit être irréprochable, dans le sens où il faut mettre le meilleur au service de tous. Cela a été ma philosophie d’action. C’est la raison pour laquelle je me suis toujours opposé à ceux qui, par ignorance ou inconséquence, finissent par dégrader l’image du service public. 
J’ai toujours été choqué par le fait que beaucoup de français ont une image négative du service public universitaire. C’est souvent lié au fait qu’ils retiennent de l’actualité qui nous est diffusée les images d’établissements bloqués, de locaux universitaires saccagés, de perpétuels mouvements de grèves, etc. Ils en arrivent souvent à se dire que c’est forcément mieux ailleurs, dans les écoles ou dans le privé voire à l’international. Je me suis toujours inscrit en faux et ai essayé de faire partager une vision positive plus conforme à la réalité de ce que sont les universités françaises dans leur grande majorité. 
Les universités se distinguent du reste de l’enseignement supérieur d’abord par le fait que le corps enseignant permanent est composé quasi-exclusivement d’enseignant-chercheurs de haut niveau et que ceux-ci sont mis à la disposition de tous de façon quasi gratuite, ou en tout cas très éloignée du coût réel. Aucune école publique ou privée, à quelques rares exceptions près, ne peut rivaliser sur ce point. Les universités sont les lieux où se construisent les savoirs et ceux qui participent à cette construction sont les mieux placés pour les transmettre. 
Il est frappant de constater que partout dans le monde, pour attirer les meilleurs étudiants, les établissements d’enseignement supérieur mettent en avant la qualité de leur corps enseignant, sauf en France ! En France, lorsqu’on compare les établissements d’enseignement supérieur on parle de tout, sauf de « qui enseigne », alors que c’est le cœur du système. C’est un paradoxe saisissant. Mais on peut comprendre l’omerta sur cette question, car mettre en lumière cet aspect tournerait immédiatement à l’avantage des universités, et cela bousculerait beaucoup d’idées reçues et de rentes de situation.  
 
Le Décodé : Le changement de nom de l’université sous votre premier mandat correspondait à cette vision ?
 
Bruno Sire : Oui, c’est un peu la même idée : un service public de qualité doit être clairement identifié. Or, notre université s’appelait « sciences sociales », c’est-à-dire n’avait pas de nom ! « Sciences sociales » c’est un champ disciplinaire, pas un nom, et en outre, il ne nous collait pas à la peau puisqu’il y a un certain nombre de sciences sociales qui ne sont pas enseignées dans cette maison. Du coup on identifiait notre université en disant : « l’Université de l’Arsenal », ce qui n’était guère mieux ! 
 
Le Décodé : Pourquoi le nom « Capitole » ?
 
Bruno Sire : Il a été difficile de trouver un consensus.  Tout d’abord nous nous sommes accordés sur la recherche d’un nom de lieu plutôt qu’un nom de personne, qui était la seconde possibilité. Le nom Capitole se justifie d’abord parce qu’il indique clairement qu’il s’agit de l’université qui est au centre de Toulouse. On n’allait quand même pas l’appeler « Université Arnaud Bernard » ou « Université Saint-Sernin » ! Et puis, le capitole est traditionnellement l’endroit où le pouvoir se concentre et où l’on fait les lois, ce qui est en grande partie conforme au contenu. 
 
Le Décodé : D’autres noms ont-ils circulé ? 
 
Bruno Sire : Oui, des noms de personnes, mais aucun ne s’imposait complètement. On aurait pu retenir par exemple Cujas ou Hauriou. Mais dès qu’on se place sur un plan international, le nom d’une personne n’évoque plus grand-chose. Dès lors le nom Capitole, qui avait ma préférence dès le début, s’est imposé. Il s’inscrit bien dans la logique internationale qui est la nôtre car on sait partout ce qu’est un « capitole » et les gens le situent toujours au centre de l’agglomération.  
 
Le Décodé : Vous avez critiqué le système des classes préparatoires. Pouvez-vous revenir sur ce point ?
 
Bruno Sire : Ce ne sont pas les classes préparatoires en tant que tel que je critique mais le système éducatif français qui consiste à amener systématiquement les meilleurs lycéens vers les CPGE puis vers les grandes écoles, avec un déterminisme excessif qui laisse à penser qu’hors de ce chemin point de salut. Or, quand on regarde avec un peu de recul et de hauteur il faut reconnaître que la pluralité des chemins est une chance pour permettre à tous les talents de s’épanouir, et finalement une richesse pour un pays. 
La France souffre de ce monolithisme castrateur plus que révélateur de talent. C’est d’autant plus regrettable que dans beaucoup d’école post-prépa les jeunes étudiants ne seront jamais confrontés à ce qu’est la recherche scientifique et à ce qu’elle peut apporter dans un monde en perpétuel mouvement en termes d’innovation et de développement. Il s’en suit, ici plus qu’ailleurs, une grande défiance à l’égard de la science, et une forme de perte de confiance en l’avenir et en l’homme. Nous traversons depuis quelques décennies une période de régression impressionnante si on compare le rayonnement intellectuel de la France aujourd’hui avec ce qu’il a pu être au XVIIIème, au XIXème et même pendant la première moitié du XXème siècle. Je fais partie de ceux qui considèrent qu’il nous faut repenser notre système éducatif autour de la recherche en mettant au cœur du dispositif les universités et les organismes de recherches, et en orientant les meilleurs lycéens vers la recherche et l’innovation, comme cela se fait dans tous les grands pays développés.  
 
Le Décodé : Cela conduirait à une forme d’élitisme fondée sur des notes obtenues à 15, 16 ans… 
 
Bruno Sire : Ce déterminisme précoce est une erreur qui laisse un grand nombre de talents au bord de la route. Dire à 18 ans à quelqu’un « vous n’appartiendrez jamais l’élite de ce pays, parce que vous n’êtes pas capable de suivre dans une classe qui amène aux grandes écoles », c’est une folie et c’est surtout un grand gâchis. L’adolescence est une période qui est, chez beaucoup, difficile.  Ça peut ne pas très bien se passer à 15-16-17 ans mais cela ne signifie pas que l’on n’est pas doué pour tel ou tel métier ou pour des études supérieures qui demandent une capacité d’analyse et d’abstraction importantes.  
Au final, je ne suis ni pour ni contre les grandes écoles ou les classes prépas, ce n’est pas la question. Je dis simplement qu’il faut mettre en place un système avec beaucoup plus de diversité, de fluidité, de souplesse et de réorientations possibles. Et que la condition pour que ça marche passe par des universités d’excellence qui soient perçues pour ce qu’elles sont : des lieux où on a la chance de côtoyer l’élite intellectuelle internationale, au lieu de « l’entre-soi » franco-français et monochrome qui caractérise beaucoup d’écoles.  
 
Le Décodé : Vous vous êtes aussi engagé dans le débat public sur l’anglais dans les universités françaises.
 
Bruno Sire : Il ne faut pas confondre la langue et la culture. La première n’est que le véhicule de la seconde qui par nature est plus large. J’ai toujours défendu la culture française, et j’ai conscience de le faire chaque fois que je permets à quelqu’un qui l’ignore de la découvrir. Promouvoir la culture Française c’est d’abord permettre à des gens d’y accéder. Si l’on dit à quelqu’un : « soit vous parlez suffisamment bien français pour suivre des cours en français, soit vous ne viendrez pas en France », est-ce qu’on fait acte de promotion de la culture Française ? Je pense au contraire qu’on se replie sur soi par exclusion. Promouvoir, et finalement défendre, la culture Française cela peut passer par un autre véhicule que la langue Française, au moins dans un premier temps. Proposer des cursus en Anglais, c’est faire venir en France des gens qui n’y seraient jamais venus, et qui, de ce fait, vont découvrir notre culture et se transformer peut-être un jour en ambassadeur de cette culture dans leur propre pays. Voilà la position que j’ai défendue lorsqu’on nous a reproché de mettre en place des cursus entièrement en Anglais dans notre université. Je persiste à croire, à la lumière de l’expérience, que c’est le bon chemin pour rétablir le rayonnement intellectuel terni de la France d’aujourd’hui.
 
Le Décodé : Les américains on fait des films avec Hollywood traduits dans toutes les langues… ils ont exporté leur culture… À l’École d’économie, l’anglais est une évidence depuis plusieurs années.
 
Bruno Sire : L’Anglais est la langue de la science. On peut le regretter, mais sur ce plan le combat a été perdu au XIXème siècle et je crois qu’il est inutile de vouloir « refaire le match ». Dont acte, sachons déjà vivre dans le monde d’aujourd’hui pour préparer au mieux notre jeunesse à affronter celui de demain.  
 
Le Décodé : Quels sont les principaux points positifs de votre bilan ?
 
Bruno Sire : Ma plus grande satisfaction et d’avoir réussi à créer à l’intérieur de l’Université deux grandes écoles en combinant le meilleur des deux mondes : la qualité du corps enseignant au prix du service public d’une part et le statut de grande école avec des moyens qui s’y apparentent en encadrement, proximité du monde professionnel, réseau actif des anciens, etc., d’autre part. Je ne reviens pas sur la transformation de la faculté d’économie en École d’Économie-TSE en 2010, qui est une grande réussite et connue comme tel dans le monde entier. Mais il ne faut pas oublier la création de l’École Européenne de Droit en 2014. J’ai mis tout mon poids dans la balance pour monter ce projet et pour convaincre. Sans fausse modestie je crois qu’avec Sylvaine Peruzzetto et toute l’équipe pédagogique et administrative autour de Wanda Mastor et Claudine Chambert nous avons mis en place une innovation majeure dans le paysage universitaire Français qui préfigure ce que pourrait-être une Université Européenne. Quatorze universités qui se mettent en réseau pour former des juristes européens, c’est unique. Cela mériterait d’être plus connu, mais « nul n’est prophète en son pays ». Si Paris 1 Sorbonne ou Paris 2 Assas avaient fait la même chose, tout le monde en parlerait… Je ne doute pas que c’est un atout qui sera valorisé à sa juste mesure dans l’avenir. 
 
Je retiendrai aussi comme point positif la négociation sur la dévolution du patrimoine qui a été très difficile, mais qui, finalement, nous a mis, me semble-t-il, dans une situation très favorable. En tout cas nombreux sont ceux, parmi les présidents d’université que je connais, qui nous envient. De façon plus globale, je crois qu’avec le soutien déterminant de Cécile Chicoye et de la direction du patrimoine, nous avons particulièrement bien réussi le volet immobilier. Je pense aux rénovations des amphis, notamment Cujas et Despax, des bibliothèques de la manufacture et de l’arsenal, de la salle Gabriel Marty, du hall principal, sans oublier les rénovations et constructions à Rodez et l’aventure de la construction de l’École d’économie. Même si nous avons connu des retards importants sur ce dernier chantier, au final nous allons donner à Toulouse un bâtiment qui ne laissera pas indifférent. C’est un « geste architectural » qui va, j’en suis convaincu, être marquant dans le centre de la ville.  
 
Le Décodé : Comment décririez-vous ce geste ? 
 
Bruno Sire : Dans le cahier des charges que nous avions rédigé il était demandé aux architectes de concevoir un bâtiment ouvert sur la ville, pour bien signifier que l’université est un lieu de débat qui n’a pas de sens si les universitaires ne sont pas à l’écoute de la société et en interaction avec elle. Les deux architectes Irlandaises que nous avons retenues ont conçu un bâtiment qui est à la fois extrêmement contemporain et par certains côtés innovant dans sa conception, et en même temps extrêmement classique dans les matériaux utilisés de façon à ce qu’il s’intègre parfaitement dans le centre historique entre, d’un côté la plus vieille église de Toulouse (St Pierre des Cuisine), et de l’autre le mur d’enceinte du XVème siècle. 
 
Le Décodé : Il y a quelques questions avec lesquelles nous voulions vous taquiner un peu… Qu’est-ce que cette vague qui traverse le plafond du hall de l’arsenal et cet éclair sur la chaire de l’amphi Despax ?
 
Bruno Sire : Taquinez ! J’aime bien qu’on me taquine. Et puis ça me fait plaisir que vous posiez la question de la Vague. Ce hall était triste et la difficulté avec un hall c’est souvent le plafond, parce que si vous avez un immense plafond tout plat avec de la lumière qui pend, ça ressemble à un hall de gare. Donc, il faut trouver quelque chose pour animer l’espace. Il y avait ces jolies boiseries d’un côté, nous avons mis de l’aluminium partout ailleurs, comme dans la salle Gabriel Marty. Et pour le plafond, que faire ? Avec l’architecte, nous nous sommes dit que l’on pourrait faire une sorte de tapis qui accueillerait le public sans qu’il puisse marcher dessus ! On a donc créé un tapis volant pour animer le plafond et donner envie d’entrer. 
 
Quant à l’éclair sur la chaire de l’amphi Despax, là encore c’est un travail avec l’architecte. On avait d’abord imaginé poser la chaire sur une dalle de verre opalescent. Y poser une chaire noire, comme dans les autres amphis, mais ici surmontée à 12cm par une plaque de verre qui aurait dû être simplement tenue par des plots en aluminium où seraient passés les fils nécessaires aux micros. Le tout visant à donner à l’ensemble une certaine légèreté. Finalement, pour des raisons techniques, la dalle en verre n’a pas pu être réalisée et la plaque en verre n’est pas aussi en lévitation que je l’avais souhaité. En revanche, le menuisier a réalisé le fameux éclair qui vous intrigue. Que peut-on y voir comme symbole ? Tout simplement le fait que la connaissance progresse souvent par des ruptures de savoir. C’est toute la qualité du chercheur que de remettre en question les connaissances qui paraissent acquises et, parfois par des ruptures conceptuelles ou méthodologiques, de déboucher sur des avancées déterminantes dans la compréhension du monde. Ces avancées sont dans certains cas assimilées à des « éclairs de génie ». Dans cet amphithéâtre, la chaire nous rappelle que l’approfondissement de nos connaissances n’exclue pas la rupture comme méthode et que l’éclair de génie a souvent été déterminant dans la progression. 
 
Le Décodé : C’est donc sérieux !
 
Bruno Sire : Oui ! Mais on a le droit d’en rire !
 
Le Décodé : Sans transition, avez-vous un regret ? 
 
Bruno Sire : Mon plus grand regret est la perte du La bel IDEX que nous avions obtenu en 2014 après 18 mois d’efforts acharnés. Tout le travail collectif que nous avions fait, avec un noyau composé de Christian Gollier et Jean Tirole et plus de cent contributeurs autour des Présidents et directeurs des principaux établissements Toulousains a été perdu sous l’impulsion de quelques donneurs de leçon qui nous ont, sans ménagement, expliqué que nous avions mal travaillé et qu’eux se faisaient fort de tout réorienter dans un sens qui (leur) serait plus favorable. Deux ans après, lors de l’évaluation à mi-parcours prévue, il s’est avéré que les réorientations n’ont pas été du goût du jury ! C’est ainsi que nous avons été dé-labélisés, avec toutes les conséquences négatives que cela a eu en termes financiers (le site perd 25M€ par an) et en termes d’image pour tous les établissements du site. Je m’en veux de ne pas avoir réussi à convaincre les autres établissements du bien fondé de nos choix et de la dangerosité de leur remise en cause. 
 
Le Décodé : Durant vos deux mandats, quel serait votre plus beau souvenir ?
 
Bruno Sire : Permettez-moi d’en citer deux : la venue de Valérie Pécresse, à l’époque notre Ministre, en 2011 pour signer l’acte de dévolution du patrimoine, un beau moment qui couronnait les efforts de toute une équipe soudée autour de Cécile Chicoye (DGS) et moi ; la cérémonie à Stockholm de remise du prix Nobel à Jean Tirole en 2014, une très grande émotion. 
 
Le Décodé : Merci infiniment Monsieur le Président. 


 
Propos recueillis par Thomas Bertrand et Guillaume Brouquières.
 

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