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Le terrorisme culturel : entre opportunisme et volonté de détruire

La pensée véhiculée par Daesh est totalitaire, elle se veut seule vérité séculière et spirituelle, et n’accepte aucune pensée concurrente, et c’est ce qui explique la diversité de sa volonté destructrice. Le groupe va aussi bien faire exploser des reliques de religions polythéistes disparues que des lieux de cultes de religions perçues comme antagonistes.
Le terrorisme, dans toute sa radicalité, cherche toujours à s’étendre, et à exercer son emprise idéologique dans tous les domaines de la société. La pensée totale et unique, la peur, la violence, sont autant d’armes utilisées par cette idéologie mortifère pour tenter d’ébranler la société et d’imposer leur modèle. L’actualité récente a pu mettre en exergue le fait qu’il existe une autre forme de terrorisme, faisant pourtant partie de toute cette terrible entreprise, une volonté destructrice qui s’attaque à l’histoire et au temps : le terrorisme culturel. Ce que nous entendrons par « terrorisme culturel », ce sont les actions effectuées par des groupes terroristes à l’encontre de monuments, de ruines, de reliques, ou tout autre objet culturel, dans le but de les détruire et d’anéantir la culture et l’histoire qu’ils représentent. De telles exactions ont été perpétrées maintes fois dans l’histoire du monde, dans des moments et des endroits divers. Nous avons, cependant, choisi de nous intéresser, dans le cadre de ce bref article, à l’emploi du terrorisme culturel par Daesh, pour en parler autant dans sa volonté destructrice que dans une perspective plus opportuniste.

Les destructions culturelles de Daesh : un mode de propagande par l’image
À partir de 2014, Daesh va mettre en scène la destruction d’objets ou de monuments culturels déterminés. Devant des caméras, le groupe va produire des court-métrages dans lesquels leurs membres seront présentés tantôt démolissant à coup d’explosifs des temples, tantôt brûlant des livres ou autres objets ayant une valeur culturelle, parfois même en expliquant les raisons de leurs actes, cherchant à justifier et glorifier leurs crimes culturels.

Les destructions de ces biens sont pensées pour être spectaculaires, au sens propre du terme. Elles sont mises en scène, elles sont filmées, et surtout les vidéos sont diffusées ; Daesh veut montrer l’anéantissement de ces objets culturels. Le groupe terroriste utilise ces films comme arme de propagande, débutant alors une guerre de l’image. Les photos, les vidéos montrent une force emplie de haine s’abattre sur ces objets, symboles de toute une culture, de tout un passé qui est mis à mort. Par cette technique, ils rendent visibles leur action, les font connaître au monde entier, cherchant tout autant à choquer les esprits qu’à inspirer la crainte. Le groupe sait qu’en agissant ainsi, il attire l’œil des médias, l’attention des citoyens pouvant voir ces images, et transmet une vision de violence. Utilisant les réseaux sociaux comme un vecteur de diffusion sans limites, les vidéos de leurs exactions vont alors pouvoir être visionnées en tout lieu, devenir accessibles au monde entier.
 
La lutte idéologique : anéantir l’hérésie, annihiler l’autre
Si l’on s’intéresse au détail des œuvres détruites, force est de constater qu’elles ne sont pas prises au hasard. Il est possible de les subdiviser en plusieurs catégories. La première est celle des biens « païens », c’est-à-dire qui se réfèrent aux pratiques des religions polythéistes de l’Antiquité. Prenons pour exemple les statues et autres objets détruits par l’État islamique en 2015 au musée de Ninive à Mossoul, en Irak. Dans une de leur vidéo, on peut apercevoir plusieurs membres du groupe démolir, à grands coups de masse, sans l’ombre d’un regret, des biens d’une valeur historico-culturelle inestimable. Un des membres de Daesh explique que ces artefacts sont des « idoles pour les peuples d’autrefois qui les adoraient au lieu d’adorer Dieu ». Considérant ces objets comme des reliques païennes, qui incarnent une croyance allant contre la rigueur de leurs dogmes, ces membres de l’EI les anéantissent, pensant symboliquement démolir l’histoire et les croyances des anciens peuples. C’est un même élan qui pousse, dans la même vidéo, les membres de ce groupe à briser un taureau ailé assyrien datant du VIIe siècle avant notre ère : il incarne la croyance en des divinités païennes. Ne pouvant réécrire l’histoire, ils vont tenter de la nier en la détruisant.

Toutefois, leur lutte idéologique ne s’arrête pas aux reliques des peuples de l’Antiquité, l’État islamique va déverser son courroux sur d’autres types de biens : le patrimoine religieux « hérétique ». Il s’agit de la destruction de biens religieux qui présentent une divergence idéologique par rapport aux dogmes de Daesh. C’est ce qui justifie, en 2014, la destruction du mausolée de Nabi Younès (le prophète Jonas) à Mossoul, lieu de pèlerinage musulman, sous prétexte qu’il était devenu un lieu d’apostasie. N’étant pas assez en accord avec leurs dogmes, ils ont fait exploser le lieu de prière. Les mêmes raisons les ont poussé, la même année, à démolir plusieurs lieux de culte chiites à Tal Afar, perçus comme des lieux de culte ne respectant pas le rigorisme de leurs croyances. L’EI va également s’attaquer à un grand nombre de lieux de cultes chrétiens. Dès juin 2014, un journal irakien annonce que Daesh a décidé de détruire toutes les églises chrétiennes présentes dans la ville de Mossoul ; le groupe va alors se lancer dans une grande campagne de destruction. Le 16 juin 2014, l’État islamique réduit en cendre l’Église de la Vierge Marie de Mossoul, une église catholique chaldéenne située dans les quartiers Est de la ville ; ils la feront brûler en même temps que le théâtre de l’université de Mossoul, avec des milliers d’ouvrages de la bibliothèque de la ville.

Il faut bien comprendre qu’il s’agit d’une lutte idéologique globale. La pensée véhiculée par Daesh est totalitaire, elle se veut seule vérité séculière et spirituelle, et n’accepte aucune pensée concurrente, et c’est ce qui explique la diversité de sa volonté destructrice. Le groupe va aussi bien faire exploser des reliques de religions polythéistes disparues que des lieux de cultes de religions perçues comme antagonistes. L’État islamique développe une forme de confusion dans ces combats idéologiques, mêlant le symbolisme religieux et les revendications politiques. Il n’est pas anodin, par exemple, que, lors d’une destruction d’objets religieux, Daesh ait fait exploser le Mémorial du génocide arménien en 2014. Située en Syrie, il s’agit d’une église apostolique arménienne construite au début des années 1990 en mémoire des victimes du génocide arménien, accueillant des milliers de pèlerins venant se recueillir et rendre hommage aux victimes. La destruction de ce monument par l’EI est évidemment à la fois religieuse et politique.
 
Toutefois, derrière ces combats idéologiques, une réalité très palpable, très concrète pousse Daesh, par opportunisme, à continuer de perpétrer ces destructions culturelles ; la revente des biens volés.
 
Au-delà de l’aspect symbolique, des raisons matérielles et financières.
Le terrorisme culturel n’impacte pas seulement l’aspect symbolique, mémoriel et historique des civilisations. Derrière l’argument culturel, il est possible d’isoler un problème bien plus matériel. En effet, bien que passant souvent inaperçu, le trafic de biens culturels est l’un des financements principaux des organisations terroristes et mafieuses. Le trafic illicite d’œuvres d’art représenterait de 3 à 6 milliards de dollars dans le monde selon l’ONU, et donc une partie non négligeable des ressources de Daesh
 
Le phénomène de destruction et de revente ne se limite pas à des exemples isolés tels que la destruction et le pillage de la cité antique de Palmyre ou de Ninive. Ainsi, dans le cas de l’organisation terroriste de l’État islamique, on estime le nombre de sites archéologiques pillés sur les territoires dominés par l’organisation terroriste à environ quatre-cent. Les pillages dans le cadre de guerres existaient bien avant Daesh, comme on a pu le voir durant les guerres coloniales ou encore les guerres du Golfe, mais les dirigeants de l’État islamique l’ont généralisé. Le système de pillage et de revente de ces « antiquités du sang » mis en place par Daesh s’est organisé au point de devenir quasi-industriel. Le trafic repose sur deux piliers : le vol dans les musées et les fouilles illégales. Et malheureusement, les objets que l’organisation ne peut revendre, notamment pour des raisons matérielles et pratiques (trop grand ou pas démontable par exemple), sont souvent détruits.
 
Un système de revente pensé méthodiquement.
L’État islamique se comporte comme un véritable État dans les territoires qu’il domine. L’organisation terroriste octroie des permis de fouilles sur les sites archéologiques et se réserve une taxe sur la revente des objets. Cette taxe est estimée à entre 20 à 50 % du prix de vente comme l’affirme Jean-Charles Brisard qui travaille au centre d’Analyse du terrorisme. Une fois les objets mis à jour et vendus une première fois, les mafias en contact avec les trafiquants d’art s’occupent de faire parvenir les œuvres jusqu’en Occident, le plus souvent avec l’Europe comme première destination. Une fois arrivées en Europe via des pays comme la Turquie, la Jordanie et le Liban, pour n’en citer que les principaux, les œuvres sont divisées en deux parties. On retrouve, d’un côté celles, qui sont facilement vendables et de l’autre celles qui sont répertoriées ou connues qui doivent se faire oublier un petit moment avant d’être revendues. Ces œuvres répertoriées sont alors stockées dans ce que l’on appelle les ports-francs dans l’attente d’une revente future. Les ports-francs sont des espaces non-soumis aux taxes des douanes. Ces cachettes sont donc légales mais échappent malheureusement à des législations efficaces. Avant de les vendre, les trafiquants inventent un historique falsifié de l’œuvre pour brouiller les pistes. Elles sont souvent prétendues rattachées à des collections privées, parfois fictives. Il faut alors attendre 5 à 10 ans à l’œuvre pour réapparaître sur le marché. Elle est généralement achetée plusieurs fois afin que l’acheteur en salle de vente ne doute pas de sa provenance.

L’opacité du marché de l’art
Malgré des points d’ombre autour de l’objet, certaines salles de vente n’hésitent pas à se montrer peu regardantes sur l’origine des œuvres. Suite à ce ballet de vente et de reventes, les pièces apparaissent à la vente en Europe, notamment dans des pays ou la législation sur la vente d’œuvres d’art n’est pas encadrée strictement. Par exemple, si en France l’infraction constituée par la vente illégale d’œuvre d’art est continue, il y a prescription au bout de 3 ans en Belgique (qui s’interroge en ce moment sur ces problèmes) et ce à partir du moment où le trafiquant entre en possession de l’œuvre d’art. 
 
Cependant même en France, où la vente d’œuvres d’art est très encadrée, on observe des problèmes face au trafic de biens culturels. En effet, si dans le discours officiel du syndicat national des antiquaires il n’y a pas d’œuvres d’art provenant d’Irak et de Syrie dans les salles de vente françaises la réalité est tout autre… Malgré la législation assez rigoureuse, la loi est largement contournée, y compris dans les milieux professionnels de la vente d’art. Certaines salles de vente se dédouanent de toute responsabilité dans la participation à ces réseaux parallèles avec des preuves d’authenticité qu’ils savent souvent peu fiables, mais néanmoins suffisantes pour assurer leur protection. Les propositions de fiches plus strictes avec identifications photographiques semblent d’ailleurs bien dérisoires. On note également que les dénonciations sont parfois rendues difficiles pour les professionnels de la vente par la peur de représailles de certaines organisations criminelles impliquées dans le trafic d’art. Il est matériellement difficile de surveiller le marché de l’art sachant qu’il y a des ventes tous les jours sur la capitale. Il n’y a que trop peu de moyens mis en place en proportion au trafic. Ainsi, en avril 2016 on dénombrait seulement 25 agents de police dédiés au trafic d’œuvres d’art. De plus, la revente illégale peut passer par des réseaux noirs présents sur internet et difficilement contrôlables. 
 
La destruction des biens culturels participe à l’anéantissement des identités symboliques, historiques et intellectuelles afin de servir une pensée totalitaire. Elle participe à un projet de pensée unique qui exclut toute possibilité de contradiction avec les choix idéologiques et religieux choisis par l’organisation terroriste. Au-delà de cet aspect, il ne faut pas perdre de vue que le trafic d’œuvre d’art peut être vu comme une arme matérielle véritable des organisations terroristes. Le commerce illégal d’œuvres d’art génère jusqu’à 6 milliards de dollars par an sur l’ensemble de la planète. Largement de quoi financer diverses entreprises terroristes.
 
Hévi F. et J.P.H.
 

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