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Les 500 ans du protestantisme : de la révolte à la reconnaissance

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Le 31 octobre 1517, Martin Luther placarda ses 95 thèses aux portes de l’église de Wittenberg, afin de dénoncer, entre autre, la pratique des indulgences, permise alors par le Pape Léon X. Il ne pouvait en avoir conscience, mais Luther venait d’allumer un feu qui embrasera l’Europe.

« Les trois grands éléments de la civilisation moderne sont la poudre, l’imprimerie, et la religion protestante », Thomas Carlyle.

Le 31 octobre 1517, Martin Luther placarda ses 95 thèses aux portes de l’église de Wittenberg, afin de dénoncer, entre autre, la pratique des indulgences, permise alors par le Pape Léon X. Il ne pouvait en avoir conscience, mais Luther venait d’allumer un feu qui embrasera l’Europe. Le séisme engendré est si puissant qu’il va marquer l’entrée dans l’ère moderne par de violents conflits religieux, poussant les États à remettre en question leur politique religieuse. L’anniversaire des 500 ans de la naissance de la Réforme sera également l’occasion de célébrer, au-delà de la création d’un  mouvement religieux, une ode à la liberté de conscience et la tolérance.

 

Les « 95 thèses » et la crise religieuse : l’Europe déchirée

L’Europe médiévale est marquée par son attachement à la chrétienté qui va rythmer la vie de l’ensemble des grandes puissances européennes. La prépondérance de cette unité religieuse amènera à parler de Respublica Christiana ; toutefois, l’avenir va ébranler cette notion. Lorsque Luther affiche ses 95 thèses, virulente critique du haut clergé et du Pape, il marque le début d’un long combat. La date n’est pas choisie au hasard : une publication aux portes d’une église la veille de la Toussaint, en plus d’une dimension hautement symbolique, assure aux écrits de Luther une importante visibilité. De manière synthétique, durant les mois et les années qui suivent, des débats théologiques ont lieux. Luther durcit sa position désormais, il ne reconnait plus l’infaillibilité de la Tradition : les Pères de l’Église, le droit canon, les conciles, et les Papes peuvent errer. S’en suit de vastes mouvements réformateurs qui apparaissent un peu partout dans le Saint Empire romain germanique. Bien que la bulle Exsurge Domine du 15 juin 1520 le menace d’excommunication, Luther maintient sa position, et le fait savoir en brûlant son exemplaire de la bulle pontificale ; en réaction, le Pape Léon X le fait excommunier le 3 janvier 1521 avec la publication de la bulle Decet Romanum Pontificem.

Il faut ajouter un autre évènement qui va changer la face de l’Europe, et jouer un rôle dans le développement du protestantisme : l’arrivée au pouvoir de Charles Quint. Après avoir hérité, en 1516, des royaumes de Castille-Léon et d’Aragon, le jeune Charles de Habsbourg devient empereur du Saint Empire en 1519. Malgré la répression que mettra en place Charles Quint contre le mouvement réformateur, il ne pourra l’éradiquer. Le mouvement luthérien, dans les années 1520, est déjà bien enraciné dans certaines principautés. De plus, occupé à se battre sur plusieurs fronts, entre les guerres d’Italie et l’expansion ottomane, l’empereur décide de ranger le glaive qu’il brandissait contre Luther. Cette situation factuelle va permettre à la Réforme de se propager partout, et rapidement, en Europe, renversant ainsi l’ancienne unité catholique, et déchirant certains pays dans des guerres civiles intestines. Des pays comme l’Angleterre, les Provinces-Unies, ou encore la Suède se convertissent, offrant un nouveau type de casus belli européen : le combat contre l’État « hérétique ». Désormais, les troubles ne sont plus seulement intérieurs, la guerre devient européenne, et l’on cherche à combattre l’État voisin qui aurait choisi une autre voie religieuse.

La France ne sera pas épargnée par ce phénomène européen. Du massacre de Wassy par le Duc de Guise le 1er mars 1562 jusqu’à l’Édit de Nantes d’avril 1598, le pays entre dans une profonde crise religieuse, entraînant une guerre civile virulente, à laquelle on donnera le nom de « guerre de religion ». Néanmoins, presque un siècle de luttes intestines amèneront les États à revoir leur position ; et si la guerre n’était pas la solution ?

 

La paix avec les protestants : la question de la tolérance religieuse

Après un XVIe siècle marqué par le conflit et la division, il faut se rendre à l’évidence : le monde de l’unité religieuse, en Europe, est terminé. Après longtemps de guerres fratricides, les pays européens commencent à penser la réconciliation.

Reprenons le cas de la France. Bien que les guerres de religions ne débutent officiellement qu’en 1562, les premiers heurts éclatent dès 1520. Une grande partie du XVIe siècle français va donc être jalonné par les troubles religieux. Il y aura, bien sûr, des tentatives pour calmer les tensions : le Concile de Trente de 1545 à 1563, ou encore le colloque de Poissy en 1561, mais aucun n’aboutira à une solution satisfaisante, et ne pourra empêcher les évènements qui surviendront entre 1562 et 1598 ; peut-être l’heure de la paix n’était-elle pas encore venue. Toutefois, l’horloge tourne, et bientôt les cloches de la réconciliation vont sonner, et on devra cette douce symphonie à un homme : Henri IV. Futur roi converti au protestantisme, Henri de Navarre abjure sa religion et embrasse le catholicisme en 1594, évitant ainsi toute contestation de sa légitimité pour des raisons religieuses. Afin de clore le trop long et sanglant chapitre des conflits religieux en France, Henri IV va promulguer en avril 1598 l’Édit de Nantes, également appelé Édit de Tolérance. Néanmoins, il ne faudrait pas trop idéaliser le beau paysage ici dépeint, la pire des erreurs serait de coller injustement notre vision, si tenté qu’elle soit unanimement partagée, de la tolérance avec celle de cette fin du XVIe siècle. Je vais me permettre d’être bref afin de ne pas casser le rythme de ces explications, et vais m’efforcer d’être synthétique. Si aujourd’hui nous pouvons avoir en tête que « tolérance religieuse » est synonyme de « liberté de conscience », ce n’est pas la définition qu’en donne les dictionnaires et les penseurs du XVIe siècle, qui préfèrent volontier l’ancienne interprétation, celle de tolerare : souffrir ce que l’on ne peut combattre. Il ne s’agit donc pas de reconnaître et d’accepter une religion, mais simplement de ne pas s’y opposer, ce qui fait une différence de taille, d’où le fait que certains auteurs considèrent que l’Édit de Nantes est moins un édit de tolérance qu’un édit de pacification. Il faudra alors attendre 1787 avec l’Édit de Versailles, qui accorde des droits et un état civil propre aux protestants, et l’entrée de la France dans l’ère révolutionnaire pour que les protestants jouissent d’une acceptation et d’une reconnaissance pleine par l’État.

Aussi, plus ou moins indirectement, le protestantisme a-t-il permis de repenser la question de l’unité religieuse et celle de la tolérance de manière générale. Le mouvement s’amorce aux XVIIe et XVIIIe siècles, et fleurit au XIXe : l’État n’est plus pensé comme devant avoir une seule religion ; l’adage cujus regio ejus religio n’est plus d’actualité. C’est peut-être cette première remise en cause, renforcée par les prêches et revendications des pasteurs réformés, qui ont conduit l’Europe occidentale à penser, doucement, la liberté de conscience. Thomas Carlyle a vu juste sur le fond : le protestantisme est bien un des grands phénomènes du début de l’époque moderne.

 

Les célébrations de la naissance du protestantisme : au-delà du simple hommage

Il est intéressant d’observer que, dès le 31 octobre 1617, les princes protestants du Saint Empire romain germanique vont célébrer le premier centenaire de la Réforme. Les célébrations de cette année avaient deux buts complémentaires : rendre hommage à Luther et son mouvement alors naissant, et montrer leur force de détermination à l’Église catholique. À partir de cet instant, et dans un élan qui s’accentuera tout au long des deux siècles suivants, le 31 octobre deviendra, dans une partie des fiefs protestants, un jour férié, et consacré à la célébration.

Les hommages qui se préparent pour les 500 ans se feront sous le signe de la fraternité et de l’ouverture. En effet, le 25 mars 2017 a eu lieu à la cathédrale Notre Dame de Grenoble la « commémoration protestante-catholique » de la Réforme. La présence de l’association des catholiques à ces festivités est un signe marquant de la volonté sincère d’une entente réciproque. Souhaitant également impliquer les autres cultes, une rencontre interreligieuse a été organisée le 26 mars au temple protestant de Grenoble, avec pour thématique « Quels rapports les religions monothéistes entretiennent-elles avec leurs Écritures ? ». Toujours à Grenoble, l’année 2017 sera jalonnée d’évènements culturels, comme l’exposition, « La Bible, patrimoine de l’humanité », qui se tiendra du 15 au 29 novembre à l’Espace diocésain de la basilique du Sacré-Cœur de Grenoble.

En Allemagne, les commémorations ont commencé dès l’an dernier. Lundi 31 octobre 2016 à Berlin, la célébration de l’anniversaire de la Réforme a réuni des représentants des Églises protestante, catholique, et orthodoxe. Préparant les festivités d’octobre prochain, le gouvernement allemand a annoncé que ce jour serait, pour la première fois, officiellement chômée.

Ces deux exemples de pays célébrant les débuts de la Réforme sont marquants, car ils nous sont géographiquement proches, mais il ne faudrait pas se tromper, ces festivités ne seront pas exclusivement un phénomène européen. Partout dans le monde, on rendra hommage aux 500 ans de la Réforme. Ce sera l’occasion de dépasser le cadre purement cultuel : l’évènement ne célébrera pas seulement la naissance d’une religion, mais il sera une promesse de réconciliation et d’acceptation mutuelle.

Pierre-Henri Vignoles 


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