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La sélection à l’université au renfort du mérite et de la liberté

Il est devenu normal, banal et acceptable de concevoir la sélection comme l’étendard exubérant et honteux des privilèges, le bûcher des égalités. Il s’agit là d’une lecture peu éclairée de ce que nous a apporté, durant deux siècles, l’acquis républicain français : le mérite. Quelle autre « injure » pourrait à ce point seoir à ce phénomène étrange, consistant à récompenser le fruit du travail ?
Lorsque la sélection est envisagée, il est question d’accès à un service où le nombre de candidats est plus important que le nombre de places à pourvoir. Pour répondre à cet impératif, aussi sensible que nécessaire, il existe plusieurs chemins : sacrifier la qualité de ce service pour l’offrir à tous les usagers, instaurer des limites en sélectionnant par un critère financier, par le hasard, ou par le mérite. Le mérite…
 

L’université « voiture-balai ». Avec un taux d’obtention de près de 90%, le BAC honore-t-il les meilleurs, ou achète-il la paix sociale ? Force est de constater qu’à la sortie du lycée, les bacheliers sont globalement de moins en moins bien formés aux exigences de l’université. L’enseignement supérieur enregistre un nombre croissant d’inscription, et de manière corrélative constate un taux d’échec croissant en première année. Par exemple, 40% passent en deuxième année de licence du premier coup, 28% obtiennent leur diplôme en trois ans. La sélection peut apparaitre, pour certains, comme l’issue la plus favorable à une formation de qualité, et à une insertion professionnelle réussie. Evidemment, face à « l’inflation » des inscriptions à l’Université, l’autre option serait la hausse du budget dédié à l’enseignement supérieur, et le financement de postes et l’élargissement des infrastructures. Seulement, serait-ce rendre service aux étudiants en échec aujourd’hui que de les inciter à embrasser l’université à tout prix ? Augmenter les budgets ne les rendrait pas plus performants, mais les inciterait à errer au lieu de trouver une formation adaptée à leurs aspirations et leurs capacités. En réalité, « l’université joue le rôle de voiture-balai, rôle qui a été longtemps bien toléré par les politiques, eux-mêmes rarement issus de l’université »
 

Archaïque opposition intellectuel – manuel. Lorsque toute une série de politiques éducatives incite fortement les lycéens à « tenter » la voie de l’université comme unique réponse à un projet souvent évasif, cela discrédite par ailleurs les autres projets professionnels, plus « manuels ». Cette opposition entre le monde de l’intellectuel et le monde du manuel rythme un projet de société, où tout est bon pour disqualifier et culpabiliser ceux qui auraient le malheur de choisir la voie professionnelle. Pourquoi se lancer dans la menuiserie, la boulangerie ou la mécanique est aujourd’hui devenu courageux, et téméraire, quand hier ces métiers faisaient le bonheur et la fierté de l’artisanat de notre pays ? Quelle conception de la liberté, accepterait ainsi de dévoyer son existence pour contraindre un projet d’avenir ? Un apaisement de cette archaïque distinction permettrait à chacun de suivre sa voie, sans culpabilité, tout en régulant de manière rationnelle et libérale la surpopulation des universités.
 

Les écueils du déterminisme. L’université est perçue comme l’unique moyen d’égaliser les conditions, et de permettre aux écoliers de milieu modeste de « s’élever » de leur milieu d’origine pour embrasser une « vie meilleure ». En réalité, cette égalisation des conditions se fait à la manière de Procuste, tel l’aubergiste coupant les membres qui dépassent du lit de ses hôtes, pour les faire « entrer dans le moule ». Cette attitude moralisatrice qui cherche à les sortir à tout prix de leur milieu social initial suppose un jugement déterministe, et implique la prescription incompressible du changement de milieu, comme si le milieu initial était à fuir. La vraie chance pour l’égalité, c’est la sélection au mérite et non la discrimination. La discrimination divise, quand la sélection valorise.
 

Un écolier de milieu modeste a le droit d’être retenu dans une formation pour ce qui le constitue à lui en tant que personne, et non pour ce qui l’a déterminé, comme son milieu. Cet écolier a le droit, comme les autres, que soient reconnues, avant toute chose, ses qualités humaines et intellectuelles intrinsèques, celles qu’il ne doit qu’à lui-même, et pas seulement celles dont il hérite de son milieu, celles qui l’auraient déterminé et assigné à jamais à une place et des honneurs seulement associés à son « rang ». Dans une société libérale, le « rang » d’une personne est le fruit de son travail, son mérite, ses qualités intrinsèques. Et c’est tellement contingent, que cela ne se calcule pas en quota sociaux ni en plafonds d’admission. Un écolier de milieu modeste a le droit d’être accepté « parce qu’il est bon » et non « parce qu’il est modeste », ou parce qu’il constitue le quota d’une politique de « bonnes intentions ». De même qu’un écolier de milieu aisé, n’est pas nécessairement élevé par des parents qui le baignent de culture et lui assurent un réseau. Ce n’est pas le milieu social qui doit déterminer l’accès d’un écolier à une formation, mais les efforts qu’il a fournis, l’orientation qu’il a prise, les goûts qu’il a développés et les aspirations qu’il a déployées, sans limite ni barrière.
 

La valeur du diplôme. La massification de l’enseignement supérieur implique une diminution de la valeur du diplôme. En effet, quelle est la valeur d’un diplôme « donné » à la quasi-totalité des étudiants ayant suivi la formation délivrée pour l’obtention dudit diplôme ? Souvent, donc, la massification de l’entrée à l’université entraîne une diminution de la valeur du diplôme à la sortie de l’université et, par conséquent, reporte l’insertion professionnelle sur d’autres moyens et ressorts tels que le piston, le réseau. C’est bien la régulation à l’entrée de l’université qui permettra à chacun de trouver sa place grâce à son potentiel et ses efforts. L’ascenseur social il est là, quand il est permis de pondérer la charge et de hisser un corps par l’effort d’un mécanisme bien huilé.
 

Lorsque la sélection est classiquement perçue comme attentatoire à la « liberté d’étudier », et favorable aux privilèges, n’est-il pas permis d’envisager que la sélection sauve, en réalité, la liberté de l’individu ? La sélection, c’est prendre au sérieux l’accès à un privilège, ce n’est pas réserver ce dernier à des êtres sans mérite. C’est aussi prendre la mesure de la chance d’étudier. La sélection rappelle la saveur de la reconnaissance et le goût de l’effort : suum cuique tribuere.
 

Si les « bonnes intentions » font le lit de Procuste ; la sélection nous en soigne.
 

Je ne suis pas Procuste, je suis Thésée.  

 

Marie Glinel


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