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Des fondements philosophiques de la Terreur

« Ô liberté, que de crimes on commet en ton nom ! », se serait exclamé Manon Roland avant de mourir sur l’échafaud, condamnée par le Tribunal révolutionnaire de 1793 pour avoir été une figure du parti girondin.

La Révolution française, fille de la philosophie des Lumières, a été à ses débuts la source d’un espoir immense chez les esprits « éclairés » de toute l’Europe. Abolition des privilèges, généralité de la loi, tolérance religieuse, et tant d’autres principes révolutionnaires ont été accueillis avec ébahissement et vénération envers le pays, la France, qui avait eu l’audace de « renverser ses idoles » et d’accomplir cette « Glorieuse Révolution ». Outre-Rhin, le philosophe Emmanuel Kant, dit l’anecdote, a perturbé pour la première et dernière fois de sa vie sa promenade matinale à l’annonce de la Révolution, pour aller acheter le journal…

Mais cet espoir s’est vite mué en incompréhension et en amertume. La période de la Terreur, symbolisée par ce mot, « quatre-vingt-treize », effroyablement évocateur pour tous les hommes du XIXème siècle (au point que Victor Hugo en a fait le titre d’un de ses plus fameux romans), a dramatiquement vu les grands principes révolutionnaires se mettre au service d’une volonté d’anéantissement fanatique de tout ce qui représentait l’ordre politique antérieur : exécution du roi, destruction de châteaux et d’églises par centaines, exécution de nobles, ecclésiastiques, royalistes, ou simplement de citoyens « suspects », par milliers.

La question qui s’est posée alors, et à laquelle ont réfléchi plusieurs philosophes, notamment les deux principaux représentants de l’école idéaliste allemande, Emmanuel Kant et Friedrich Hegel (ce sont eux dont je vais particulièrement parler), est donc celle de la divergence entre les principes philosophiques et leur application dans la réalité. Le débat entre deux théories, le déontologisme et le conséquentialisme, va alors structurer la compréhension philosophique de la Terreur révolutionnaire.

 

Comment définir un acte moral ? Le déontologisme répond : par les principes qui l’animent. Le conséquentialisme rétorque : par le bien qu’il cause dans le monde.

Emmanuel Kant, penseur le plus éminent du déontologisme, résume sa pensée à ce sujet dans son Projet de Paix perpétuelle de 1795 : « La maxime quelque peu emphatique, mais vraie, Fiat justitia, pereat mundus [que l’on peut traduire par « Que la justice soit, le monde dût-il en périr »], […] ne veut dire autre chose, sinon que les maximes politiques ne doivent pas se fonder sur le bien-être et le bonheur que chaque Etat peut espérer en retirer […], mais sur la pure idée du devoir de droit (dont le principe est donné a priori par la raison pure) quelles qu'en puissent être d'ailleurs les conséquences physiques. Le monde ne périra point parce qu'il y aura moins de méchants ». Cette citation parle d’elle-même : selon Kant, les principes justes doivent être appliqués, « quelles qu’en soient les conséquences physiques » ; et éliminer les « méchants » ne lui pose aucun problème, tant que la décision est basée sur des principes justes… C’est donc la « pureté de l’intention », termes qu’il utilise dans le traité Théorie et pratique, qui rend une action bonne et légitime.

Chez Hegel, philosophe conséquentialiste plus tardif, cette vision des choses est intolérable au regard, justement, de la Terreur révolutionnaire. En effet, selon lui, la pureté de l’intention ne suffit pas : il faut en priorité envisager l’impact que peut avoir l’application des principes dans la réalité. Car l’ « extériorisation de la volonté », c’est-à-dire la mise en acte du principe, peut réussir et produire du bien, ou échouer et produire du mal. L’universalité des principes doit donc être remise en question : on ne peut pas exiger de la réalité de se plier à la rigueur de la théorie, et on doit adapter ses actes à la situation présente.

C’est dans ce sens qu’Hegel, dans ses Principes de la philosophie du droit de 1820, émet l’hypothèse que c’est la « volonté de la liberté » qui a causé le terrorisme révolutionnaire : intention pure, sans aucun doute, mais qui reste très théorique, éloignée du monde. Aussi la liberté révolutionnaire est-elle une « liberté du vide », dans l’abstrait, et personne ne réfléchit sur les manifestations concrètes que peut prendre la liberté. Alors, au contraire de prendre des mesures concrètes (comme par exemple permettre aux gens de voter sans surveillance, à bulletins secrets), la Convention révolutionnaire s’est attachée à détruire ce qu’elle considérait comme les symboles, et les agents, de l’oppression : la monarchie, et l’Eglise. Car « la liberté universelle [le principe théorique abstrait de liberté] ne peut produire aucun acte positif ; il lui reste seulement l’agir négatif ; elle est seulement la furie du disparaître ».

 

L’origine philosophique de la Terreur est donc peut-être la volonté affichée de ses instigateurs, en particulier Robespierre, de ne pas « se compromettre avec la réalité ». Jean-Jacques Chevallier, dans son Histoire des Institutions et des Régimes politiques de la France de 1789 à nos jours, a supérieurement démontré que le thème de la pureté était absolument central dans les années 1793-1794, et qu’il a motivé les exécutions des opposants politiques, comme les Girondins : pureté de la doctrine révolutionnaire, pureté des comportements qui en découlent. Et Robespierre, « pur parmi les purs », est naturellement celui qui, avec ses injonctions moralisatrices, va régner sur cette Convention terroriste pendant plusieurs mois.

La Terreur, c’est finalement la victoire momentanée de « l’esprit philosophique », « esprit de la table rase », dit Chevallier, dans la conduite des affaires politiques ; c’est la dictature totalisante du principe sur la réalité. Cela n’est pas si différent des totalitarismes du XXème siècle, en particulier les régimes communistes, qui voulaient régler la vie et les comportements des citoyens dans les moindres détails, pour tout intégrer dans un système fonctionnant théoriquement à la perfection. Et cela n’est pas si différent non plus du terrorisme islamiste actuel, voulant imposer par la violence l’application littérale, « pure », d’un texte, la charia, sans aucune adaptation au monde contemporain.

Au fond, l’enseignement philosophique de la Terreur est peut-être celui-ci : en matière politique, gardons-nous de l’intransigeance doctrinale ; car le monde, et la vie, ne sont que nuances.

 

Julie Briot-Mandeville


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