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Projet de fusion : Interview Président COMUE

Le Décodé : Bonjour Monsieur Raimbault. Pourriez-vous vous présenter et nous décrire l’institution que vous présidez ?

 

Philippe Raimbault : Bonjour. Ma carrière universitaire a débuté en tant que professeur de droit public. J’ai suivi mes études à Toulouse ainsi qu'à Tours (licence en droit public). Après l’obtention d’un DEA, j'ai entamé une thèse à UT1, à la suite de laquelle je suis devenu maître de conférence. Au bout de cinq ans, j’ai obtenu l'agrégation et j’ai poursuivi ma carrière à Limoges comme professeur des universités. Par la suite je suis revenu sur Toulouse pour enseigner à l'IEP que j'ai présidé durant deux mandats. Après cela, j'ai candidaté et été élu à la présidence de l'université fédérale.

 

Juridiquement, il s'agit d'une COMmunauté d'Universités et d'Établissements (COMUE), soit la structure en charge de la coordination territoriale sur l'académie de Toulouse. L'université fédérale regroupe 23 établissements publics d'enseignement supérieur, avec des exceptions (une école d'ingénieurs et TBS). À côté de ces établissements, six organismes de recherche nationaux travaillent au sein de notre structure.

 

L'objectif de la COMUE est d'abord de pourvoir à ses compétences légales, en d'autres termes de suivre le schéma d'amélioration de la vie étudiante, auxquelles peuvent s'ajouter des compétences subsidiaires quand un travail commun entre tous les acteurs est jugé plus pertinent.

On retrouve par exemple ces compétences subsidiaires dans notre politique internationale à travers la création d'antennes internationales au Brésil, en Indonésie et en Chine quand le développement de partenariats apparaît plus efficace que les initiatives d’établissements isolés. Cette politique a également un impact sur les sites toulousains avec le welcome desk, permettant un meilleur accueil des étudiants étrangers. Il en est de même, avec la move box pour les départs à l'étranger.

 

 

Le Décodé : Pouvez-vous nous parler du projet de fusion et de l’intérêt d’une telle opération ?

 

Philippe Raimbault : Sur la dénomination, je ne parlerais pas de fusion mais plutôt de construction d'une université intégrée. Pourquoi ? Et bien lors d'une fusion, il y a deux universités qui fusionnent sous le statut actuel des universités, avec un conseil académique, un conseil de la recherche, un conseil d'administration.

 

Notre projet est plutôt la création d’un établissement de type nouveau avec une forte indépendance et une autonomie des composantes et où l'on ne dupliquera pas les organisations des universités. L'intégration aura lieu car ce futur établissement ira plus loin qu'un simple partenariat au niveau des compétences et de la perte de la personnalité morale d'UT2 et d'UT3. L'enjeu est de parvenir à ce que toute une série d'écoles spécialisées sur Toulouse puissent travailler avec nos universités, et pour ce faire l'intégration est nécessaire. Sur des sites complexes comme Lyon et d'autres sites parisiens, cette problématique est majeure lorsque le potentiel scientifique est aussi riche. En partie, il y a la reconquête de l'IDEX bien que je le considère plus comme un déclencheur et même un accélérateur de transformation.

 

Derrière cette idée on retrouve deux défis. Pour commencer, celui de l'internationalisation : actuellement l'enseignement supérieur est soumis à la concurrence et décidé en partie par les étudiants au vu des débouchés professionnels et des formations de pointe. Par rapport au niveau international, la situation des étudiants en France, de manière générale, est assez loin des standards internationaux. Sur l'enseignement et la recherche, nous n'avons rien à envier aux universités étrangères mais il faut avoir conscience de cette mise en concurrence que des Etats prennent très au sérieux ! Le deuxième défi est celui de la rencontre entre les disciplines et leurs complémentarités. Sur des thèmes de société comme le vieillissement de la population, de l'écologie, de l'utilisation des données numériques (DATA), les questions se posent en termes pluridisciplinaires que ce soit dans l'enseignement ou la recherche. Récemment dans un article, je lisais que 60% des métiers de demain n'existaient pas encore... car ils seront pluridisciplinaires ! Evidemment, nous aurons toujours besoin de spécialistes mais aussi de compétences polyvalentes associant les sciences expérimentales et les SHS. Selon moi, les structures actuelles de l'enseignement supérieur, héritées en 1969 à Toulouse, ne sont plus à même de faire face aux défis du XXIème siècle. L'IDEX est juste l'outil servant à cette construction !

 

 

Le Décodé : Quel sera votre rôle dans la gouvernance de cet ensemble ? Les présidents des universités continueraient-ils de prendre les  décisions propres à leur établissement ?          

 

Philippe Raimbault : Mon rôle ne sera d'aucune importance. En revanche il faudra certainement une personne pour incarner cette nouvelle université, pour animer, coordonner et décider.

 

En outre, il faudra définir des stratégies scientifiques sur lesquelles on appuiera notre avantage compétitif dans certains domaines forts de Toulouse et on développera ceux ayant plus de difficultés afin de les faire monter en puissance. Il faudra également définir une stratégie de l'offre de formation, la juxtaposition n'étant pas recherchée, et persévérer pour atteindre la transdisciplinarité par des méthodes innovantes comme la pédagogie inversée (id est cours donné à l'avance). Quelles techniques mettre en œuvre et comment encourager enseignants et étudiants à s'y employer ? Grâce à une structure centralisée nous pourrons expérimenter cela et promouvoir les méthodes fructueuses. Enfin, au niveau de la stratégie internationale, quels seraient les partenariats solides à mettre en place ? Comment créer des liens avec une université étrangère avec qui nous avons des atomes crochus, qu'elle soit à l'autre bout du monde ou juste près de chez nous ? Voilà ce à quoi s'emploiera cette présidence !

 

Enfin, au niveau des sites et leurs composantes, il ne sera évidemment pas question de voir des chimistes gérer des masters de droit et inversement. Le fonctionnement pédagogique autonome perdurera en passant par les présidences des universités par le biais de nouveaux conseils. Ce fonctionnement devra tout de même faire écho avec celui promu au niveau central !

 

 

 Le Décodé : Les institutions de proximité (service médecine, SUIO seront-elles toujours localisées aux mêmes endroits ou bien seront-elles centralisées dans un nouvel édifice au cœur de la cité toulousaine ?

 

Philippe Raimbault : Autant nous pouvons imaginer une gestion du service plus centralisée, autant on ne pourrait se passer d'un service de proximité. Avec 100 000 étudiants en perspective, l'opportunité de centraliser n'est pas automatique et passe par une évaluation de la qualité du service. Pour le Welcome Desk, c'est un service centralisé qui fonctionne bien ainsi mais nous ne centraliserons pas des services qui s’avèrent plus efficaces sur le terrain. Pour ceux que vous évoquez, ils demeureront dans les établissements bien sûr ! Ce qui n'empêche pas de développer des politiques communes afin d'évoluer vers un standard de qualité.

 

 

Le Décodé : Quelles sont les principales difficultés que         vous seriez amené à rencontrer dans le cadre de        cette opération ?

 

Philippe Raimbault : Elles tiennent en partie aux craintes que suscite ce changement en ce qui concerne le statut du personnel ou des étudiants. Le statut de grand établissement est celui dont on veut se rapprocher. Ce statut donne lieu à des dérogations à celui des universités sur la gouvernance et sur les frais de scolarité.

 

Il y a donc eu des fantasmes sur notre volonté d'augmenter les frais alors que ce n'est pas le cas ! Le grand établissement reste soumis aux règles sur les diplômes nationaux et donc aux tarifs. Dès lors que les licences et masters restent des diplômes nationaux les frais ne pourront augmenter. Personnellement, nous sommes attachés à un certain modèle de service public. Cette peur vient de certains étudiants. Nous pouvons les rassurer dès aujourd'hui en réaffirmant nos obligations juridiques en la matière comme je viens de le déclarer.

 

Le personnel éprouve également des craintes pour ce qui concerne la gestion des postes et des primes, mais je suis certain que des évolutions de carrière et des émulations sont à la clé ! Sur la question des thèses en SHS, une inquiétude s’est également manifestée. Or, depuis un arrêté de 2016, les thèses peuvent déroger aux standards (en trois ans et financées). Les thèses en droit et en SHS ont des spécificités et à UT3 des efforts ont eu lieu sur ce sujet car ils ont également des étudiants dans ces domaines.

 

Enfin, sur le lancement du grand établissement, l'idée d'un démarrage lent subsiste. Cependant nous souhaitons qu'il y ait un maximum de déconcentration, les écoles et les universités ayant leur spécificité que nous ne souhaitons pas les altérer. Nous avons consulté des sites ayant fusionnés, pour comprendre leur démarche, les idées à reprendre et les écueils à éviter. Nous nous sommes également penchés sur les hypothétiques craintes. Dans de nombreux cas, la disparition des SHS revenait mais sur le site de Bordeaux ça n'était absolument pas le cas ! Elles y ont plus gagné qu'elles n'ont perdu. Seule subsistait la lourdeur administrative que l'on pouvait retrouver à travers l'organisation d'un déjeuner pour un colloque par exemple, nécessitant de passer par un marché public assez lourd. Avec ce retour d'expérience, nous pouvons construire cette nouvelle université sur des bases solides !

 

 

Le Décodé : Une grande université fédérale nous permettrait-elle de tisser des liens plus étroits avec des universités prestigieuses de l’étranger ?

 

Philippe Raimbault : On se rend compte que bien des grandes universités couvrent largement les différents champs disciplinaires. En Chine, les trois meilleures universités, selon le classement de Shanghaï, sont, pour deux d'entre elles, à l'origine des universités spécialisées. L'une en SHS et l'autre en ingénierie. La seconde développe le volet SHS pour les défis sociétaux. Quant à la première, elle vient d'absorber une université en SHS et une autre en médecine. Cette capacité à résoudre les défis sociétaux par la transdisciplinarité est une force.

 

 

Le Décodé : Les budgets alloués à la recherche ne risquent-ils pas d’aller davantage vers des sciences qui nécessitent des fonds importants plutôt que vers des sciences humaines ?

 

Philippe Raimbault : Cela fait 5 ou 10 ans que l'on travaille sur la priorisation des équipements scientifiques pour le Contrat de Plan État Région. Quand la région s'adresse à la COMUE pour connaître les dix projets sélectionnés qui souhaitent bénéficier des fonds du CPER, on fait remonter l'ensemble des projets, on discute et l'on s'intéresse à la stratégie scientifique, à ce qui pourrait nous distinguer en termes d'équipement pour attirer des chercheurs ou des entreprises. De cette expérience, on peut relever que les SHS n'ont pas été maltraitées : UT2 est dotée de bons équipements ; sur les programmes de chaire, UT1 a été très bien servie, notamment en économie. La difficulté est d'ordre culturel : dans les SHS on est moins habitué à participer aux appels à projet, et donc au fait de perdre ou de gagner ces derniers. Les SHS ont jusqu’alors effectué moins de dépôts mais quand ils s'y attelaient ils obtenaient des taux de succès à peu près similaires aux autres.

 

 

Le Décodé : Pensez-vous que les diplômes obtenus seront valorisés par la fusion si elle se réalise ?

 

Philippe Raimbault : Oui car au niveau international, « University of Toulouse » peut bénéficier d'une meilleure réception que si elle est répartie entre « UT one », « UT two » et « UT three ». Si on est capable de porter une marque académique estampillée « Université de Toulouse » pour des diplômes et des publications reconnus à l'international, ce sera bénéfique pour tout le monde. À mon avis, c'est quelque chose qui ne va faire que croître. Les différences de cultures entre les établissements existent mais elles peuvent nourrir des progrès mutuels et plutôt que des oppositions. Quand on voit les réalisations d'associations étudiantes en matière d'animation, de festivals, de projets entre différents acteurs, ou quand les doctorants se rencontrent sur des événements comme « Ma thèse en 180 secondes », il y a enrichissement par l'ouverture aux autres. Le croisement ne manque pas d'intérêt pour les projets d'avenir.


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