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La fuite du temps

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Les hommes ont toujours craint le passage des années et la fuite du temps. De nombreux auteurs ont écrit sur le sujet, mais les plus prolixes ont sûrement été les poètes. Les poèmes se prêtent bien, par leur forme courte, à la mémorisation, la récitation et donc à la transmission, faisant ainsi barrage à l’écoulement du temps, et faisant d’eux de véritables vecteurs des pensées de leurs auteurs.

Le temps a toujours été une évidence et un mystère pour les poètes, chacun l'expérimente, mais nul ne peut le saisir car il ne cesse de fuir.

La poésie reflète l'interrogation de l'homme face à la fuite du temps, étroitement liée à la mort. Les poètes alternent, d'époque en époque, entre une volonté de la sublimer avec lyrisme, et une volonté contraire de la traiter avec réalisme.

Dans l’Antiquité, le passage du temps était déjà un thème privilégié des auteurs. Beaucoup de poètes latins font le constat que le temps passe irrémédiablement, et ils l'expriment à l'aide de formules qui ont traversé le temps :

-       « Le temps fuit sans retour » affirme ainsi Virgile dans ses « Géorgiques » (Ier siècle), ajoutant que l'homme, trop préoccupé qu'il est par des détails, tend à oublier que tout doit mourir, lui compris.

-       Vanitas vanitatum, et omnia vanitas (« Vanité des vanités, tout est vanité »), comme il est écrit dans l'« Ecclésiaste ». Cela signifie que les entreprises humaines sont toutes vaines puisque la mort se trouve au bout de chaque chemin. Ce terme de vanité a été repris ensuite pour désigner toutes les œuvres qui expriment le caractère fugace de la vie.

-       Dans la Rome antique, selon la légende, un esclave devait rappeler aux généraux triomphants qu'ils allaient mourir un jour : c'est le fameux memento mori (« souviens-toi que tu vas mourir »), formule devenue depuis très célèbre.

-       Le poète romain Horace résumait ainsi l’attitude que devraient avoir les hommes : carpe diem qui signifie « cueille le jour », soit « profite de chaque jour », car tu ne le pourras plus après la mort.

Ainsi pour les poètes latins, la sagesse consiste à prendre conscience que le temps s'écoule fatalement, nous conduisant vers une mort inévitable, et qu'il faut savoir jouir de chaque instant.

 

 

À la fin du Moyen Âge cependant, l'homme prend peu à peu conscience de sa propre existence en tant qu'individu. C’est à cette époque que la peur de la mort, à laquelle est intrinsèquement liée la fuite du temps, s'exacerbe et se fait plus présente dans les textes poétiques.

 

François Villon exprimera particulièrement cette angoisse de la mort et du temps qui fuit, notamment au travers de son long recueil « Le Testament » (1461) et questionne la mort des grands personnages du passé. L'un de ses poèmes les plus connus est sans doute la « Ballade des Dames du temps jadis » dans laquelle est répété le fameux vers « Mais où sont les neiges d'antan ? ». Villon compare les grandes dames du passé aux neiges évanescentes, qui, si pures et lumineuses soient-elles, fondent toujours au soleil.

De nombreux poètes développent parallèlement le thème de la jeune fille enlevée trop tôt par la mort. Ainsi dans les écrits, la mort est présentée comme impartiale, voire aveugle, car elle ne fait aucune distinction selon l'âge, les richesses, ou la moralité, elle emporte tout le monde. La mort de la bien-aimée, qui incarne la jeunesse, la beauté et l'amour, représente à ce titre la pire des injustices, et inspirera de nombreux auteurs.

 

À la Renaissance, les poètes, notamment sous l'impulsion de la Pléiade, cherchent à renouveler la poésie médiévale en s'inspirant des genres et auteurs gréco-latins. Ils reprennent ainsi, entre autres, les motifs majeurs de la poésie antique, tels que la fuite du temps, mais sur un mode plus élégiaque et lyrique qu'au Moyen Âge.

 

Ils déplorent alors à leur tour la fuite irrémédiable du temps et concentrent leurs écrits sur le souvenir, cette conscience du temps qui fuit provoquant plus la mélancolie que la peur. Dans son épigramme « De moi-même », Clément Marot, précurseur de la Pléiade, regrette par exemple sa jeunesse.

Le souvenir des moments heureux et des personnes que l'on a aimées apparaît alors comme le moyen de lutter contre leur disparition.

En contrepied de cette passivité face au temps qui passe, Pierre de Ronsard va revisiter l’épicurisme antique, il voit ainsi dans la poésie le moyen de rendre permanente la beauté et la jeunesse qui ne sont plus. Il reprend le fameux carpe diem qu’il revisite avec le motif de la fleur qu’il faut cueillir, récurrent dans ses écrits. Par exemple, la fin de ce sonnet devenu très célèbre « Mignonne, allons voir si la rose », extrait des « Amours de Cassandre » (1545) :

 

« Cueillez, cueillez votre jeunesse :
Comme à cette fleur la vieillesse
Fera ternir votre beauté. »

 

 

Le mouvement baroque apparaît au XVIIe siècle dans un contexte de crise et de métamorphose : les guerres de religion, extrêmement meurtrières, et les découvertes de Copernic rappellent brutalement l'instabilité du monde.

 

Dans un contexte si particulier, la mort et l'inconstance du temps deviennent des sujets prisés, mais sur un mode plus ostentatoire et plus violent qu'auparavant.

C'est à cette époque que se développe l'art de la « vanité », ces natures mortes visant à rappeler à l'homme sa condition mortelle et représentant un crâne entouré d'objets symbolisant la fuite du temps (montres, sabliers…), l'éphémère (fleurs flétries, bulles de savon, bougies se consumant…) et les activités humaines présentées comme vaines (livres, pinceaux, partitions, nourriture…). La poésie baroque reprend ces symboles de vanité.

Face à l'inconstance et l'imprévisibilité du temps, la vie est présentée comme une illusion trompeuse et éphémère, et fréquemment comparée à un rêve. Ce poème de Jean-Baptiste Chassignet, extrait du « Mépris de la vie et consolation contre la mort » (1594), est à ce titre éloquent :

 

« Est-il rien de plus vain qu'un songe mensonger,
Un songe passager vagabond et muable ?
La vie est toutefois au songe comparable
Au songe vagabond muable et passager […]. »

 

 

Dans cette perspective de la mort décrite avec violence et brutalité, le cadavre fait sa réapparition en poésie, entouré de descriptions crues et violentes, qui ont une fonction de memento mori, elles visent à rappeler à l'homme sa condition mortelle dans ce qu'elle a de plus violent et de plus terrible, la décomposition de la chair, afin d'éveiller la conscience du lecteur.

 

 

Dans la période classique qui suivit, les poètes ont également traité de la fuite du temps, mais avec moins de prépondérance et de façon plus formelle. La poésie compte alors plus que ce qu'elle dit, et la fuite du temps est davantage un prétexte à des jeux de formes et de versification. Le temps et la mort sont mis à distance. Dans les « Stances à Marquise » (1658), Pierre Corneille reprend les motifs chers à la Renaissance, tels que la vieillesse de la bien-aimée.

 

Jean de La Fontaine traite également des thèmes de la fuite du temps et de la mort dans ses « Fables » (1668) avec une certaine légèreté. Ainsi imagine-t-il, dans sa fable « La Mort et le Mourant », un personnage reprochant à la mort de venir le chercher « au pied levé », sans qu'il n'ait pu se préparer.

 

 

La poésie du XVIIIe siècle, qui est assez peu passée à la postérité, est une continuité de la forme poétique classique, puisqu'elle conserve la versification traditionnelle, mais aussi de la poésie baroque dont elle reprend les thèmes pour les traiter peu à peu avec lyrisme, mélancolie et sensibilité. Elle prépare ainsi la poésie romantique qui sera par excellence le mouvement poétique de la mélancolie et de la fuite du temps. André Chénier reprend notamment le motif de la jeune fille emportée trop tôt par la mort en relatant l'histoire de Myrto qui, alors qu'elle navigue pour rejoindre son futur époux, se fait emporter par le vent et meurt noyée.

 

Au début du XIXe siècle, le romantisme fera en effet de la fuite du temps un thème privilégié qui sera alors décrit sans brutalité, mais au contraire dans une sorte de douce mélancolie. Les célèbres vers extraits du poème « Le Lac » (1820) d'Alphonse de Lamartine résument cette appréhension romantique du temps :

 

« « Aimons donc, aimons donc ! de l'heure fugitive,
Hâtons-nous, jouissons !
L'homme n'a point de port, le temps n'a point de rive ;
Il coule, et nous passons ! » »

 

Enfin, cet historique ne peut se conclure sans mentionner Baudelaire et ses « Fleurs du mal », l’œuvre prolifique qui a marqué sa vie. La mention du temps qui passe retrouve un écho très important dans les écrits de Baudelaire, que ce soit dans L’ennemi, où le temps est abordé dans son irréversibilité, traduisant la condition mortelle de l’homme, ou encore dans L’horloge qui décrit avec fatalisme la complexité du spleen baudelairien. Il faut aussi compter sur Une charogne, dans lequel le poète aborde la mort de manière très crue, comparant la jeune femme qui l’accompagne au cadavre en décomposition qui jonche le bas-côté, là encore avec une grande fatalité.

 

De tous temps donc, les hommes ont craint la mort et le passage des années à leur manière, que ce soit en glorifiant la vie ou en la regrettant. Les poèmes étaient un moyen d’ancrer la vie de leurs auteurs dans le temps, une façon de ne jamais mourir. De nos jours la poésie n’a plus vraiment la cote, mais d’un point de vue finaliste ne peut-on pas dire que l’abondance avec laquelle nous dévoilons nos vies sur les réseaux sociaux, gravant ainsi des informations personnelles de manière durable dans des bases de données, est également liée à cette peur du temps ?

 

L.D.

 

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