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Union des marchés de capitaux - La financiarisation de l'économie européenne fait débat

En réponse à la crise financière de 2008, la Commission européenne a fait de la stabilité financière et de la résilience des banques son cheval de bataille.

Tout récemment, après l’institution d’une Union bancaire et l’adoption d’un arsenal législatif visant à réguler la finance européenne, l’Union européenne s’est emparée de la question du financement à long terme par les marchés avec la construction controversée d’une « Union des Marchés de Capitaux » (UMC). 

Vers une « Américanisation » du financement en Europe ? 

L’idée de l’UMC procède d’un constat sans appel : après des années de récession et de croissance molle, l’intégration financière européenne est dans l’impasse. La frilosité et le repli des institutions bancaires sur le marché national ont conduit Bruxelles à repenser le financement de l’économie réelle, à l’heure où 70% des entreprises de l’Union recourent au secteur bancaire. Étonnamment, en publiant un livre vert sur la question en 2015, la Commission a jeté son dévolu sur les marchés de capitaux, inusités en Europe mais dont la prégnance dans les pays anglo-saxons intrigue et fascine. Présentés par ces derniers comme des vecteurs de croissance et de stabilité financière, les marchés de capitaux permettraient d’étoffer les possibilités de financements offertes aux entreprises et garantiraient une reprise plus dynamique dans les années d’après crise. Les intervenants ne sont donc pas des établissements bancaires, mais des investisseurs institutionnels (placements privés, crédit inter-entreprise, financement participatif). 

Un chantier d’harmonisation réglementaire sans précédent 

Pilier ambitieux du « Plan Juncker », l’UMC vise ainsi à réduire la dépendance au crédit bancaire pour basculer vers un modèle anglo-saxon de finance par le marché (le « shadow banking »). Celui-ci permettrait de moderniser la finance européenne tout en accroissant sa compétitivité, sa robustesse et son attractivité. Il pourrait, par exemple, mettre sur un pied d’égalité de financement une PME allemande et ses homologues d’Europe méridionale, qui font souvent l’objet d’une discrimination au crédit du fait de la note de leur pays. Pour ce faire, l’Union européenne a entrepris un large chantier d’harmonisation du cadre réglementaire des marchés, en vue d’éliminer les nombreux barrages aux investissements transnationaux. Ainsi, un passeport européen destiné aux fintechs, ces startups utilisatrices de nouvelles technologies, pourrait prochainement voir le jour. Pour les consommateurs, l’UMC uniformisera la procédure d’obtention de crédit, quel que soit l’État membre dans lequel ils se trouvent, et leur donnera accès à un plus large choix d’investisseurs. Sont également prévues une promotion de l’éducation financière auprès des ménages et l’instauration d’un plan pan-européen d’épargne-retraite individuelle. Ainsi, d’ici 2025, la Commission ambitionne de doubler le financement par les marchés de capitaux intégrés pour qu’il bénéficie à de nouveaux acteurs et atteigne 40% des besoins des entreprises. Seule ombre au tableau, et non des moindres : le Brexit. Il privera l’Union européenne de son principal centre financier, laissant planer le doute sur la réalisation de l’UMC. Le projet était d’ailleurs porté par le britannique Jonathan Hill, Commissaire aux services financiers, qui, ayant pris acte du résultat du référendum, a démissionné. Rien de préoccupant pour son successeur letton, qui affirme que l’effet potentiellement inhibant de la sortie du Royaume-Uni ne se fera pas sentir. 

La titrisation comme pomme de discorde 

Mesure phare de l’UMC, la titrisation permet aux établissements bancaires de revendre aux investisseurs des prêts reconditionnés en titres financiers sur les marchés de capitaux, à dessein de mieux répartir les risques tout en créant de nouvelles opportunités de profit. Or, cette technique a été révélée au grand public lors de la crise financière de 2008, avec l’octroi de crédits immobiliers risqués et le développement du monde interlope du shadow banking. Quelque peu inattendu, son retour en grâce fait logiquement ressurgir les démons du passé, malgré les assurances de la Banque centrale européenne et de la Commission que la simplicité, la transparence et la standardisation prévaudront. Toujours est-il que ce moyen de financement sera, comme aux États-Unis, confié aux banques d’investissement, au détriment des activités bancaires traditionnelles basées sur la proximité et le long terme. De quoi laisser certains économistes dubitatifs, puisque ces mêmes banques américaines ne titrisent pas de crédit aux PME et ne contribuent donc pas à l’investissement. Face à la circonspection générale, l’Union européenne prêche l’optimisme : les prérogatives de l’ « ESMA », le garde-fou européen des marchés financiers sis à Paris, seront étendues, de façon à conjurer tout risque systémique. 

 

Une Union européenne « droguée à la finance » ? 

C’est un fait patent : si l’UMC est en passe d’être achevée, son utilité et son efficacité restent pour beaucoup discutables. La Commission ferait-elle fausse route en considérant que l’atonie en matière de prêt résulterait d’une insuffisance d’options de financements aux entreprises ? C’est ce qu’insinue à demi-mot l’ONG européenne Finance Watch, partisane du modèle bancaire actuel, qu’elle juge plus robuste et mieux adapté aux besoins des PME. En outre, face à la déprime des investisseurs et des consommateurs, certains économistes tiennent aussi pour responsables les politiques de rigueur prises à bride abattue par l’UE. Au Parlement européen, la question divise aussi : certains eurodéputés y voient un projet irréalisable, comme le fut le droit commun de la vente, du fait de l’impossible convergence de 28 législations financières disparates. Honnie des eurosceptiques, l’UMC n’est pour d’autres qu’un énième pan de souveraineté siphonné par les potentats de Bruxelles. A l’heure d’un désamour citoyen sans précédent pour l’Europe, Hubert de Vauplane regrette aussi que la finance devienne la raison d’être de l’Union européenne. Couplée à la traditionnelle défiance européenne envers les marchés financiers, la complexité de l’UMC serait en effet insusceptible de rassurer les ménages. A charge désormais pour l’Union européenne d’en faire une initiative viable, équitable et profitable. 

 

Thibault Lechevallier


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