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L’amour météore

 

         « C’est un grand dieu que l’Amour, un dieu qui mérite l’admiration des hommes et des dieux […] Il compte parmi les plus anciens dieux […] L’Amour n’a ni père ni mère […] Il est pour nous la source des plus grands bienfaits. […] Un homme qui aime, s’il commet d’une manière flagrante un acte laid ou s’il supporte par lâcheté, sans se défendre, un traitement honteux souffrira sans doute moins d’être vu par son père, par ses camarades, par qui que ce soit d’autre que par celui qu’il aime. »

       « S’il existait un moyen de former une cité, ou une armée, avec des amants et leurs bien-aimés, il ne pourrait y avoir pour eux de meilleur gouvernement que s’ils rejetaient tout ce qui est laid, et rivalisaient dans la voie de l’honneur. Et si de tels amants combattaient au coude à coude, fussent-ils une poignée, ils pourraient vaincre pour ainsi dire le monde entier. »

        « Pour moi, je puis l’affirmer, il n’y a pas eu de plus grand bien, dès la jeunesse, que d’avoir un amant vertueux et, si l’on aime, de trouver la même qualité chez son bien-aimé. En effet le sentiment qui doit guider toute leur vie les hommes destinés à vivre selon le bien ne peut être inspiré ni par la parenté, ni par les honneurs, ni par la richesse, ni par rien d’autre, aussi bellement que par l’amour. » (Platon, Le Banquet, Discours de Phèdre).

 

« Chez les peuples qui ont des mœurs, les filles sont faciles et les femmes sévères : c’est le contraire chez ceux qui n’en ont pas. » (Jean-Jacques Rousseau, La nouvelle Héloïse, Seconde préface).

 

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            Considérant que le Décodé a choisi ce mois-ci de faire sien le thème de l’amour, il est apparu évident à l’auteur de cet article de livrer un petit papier sur la question du mariage, institution souvent présentée comme universelle, qui, selon les structures de la société qui la consacre, arbore une dimension plus ou moins religieuse, politique ou patrimoniale. Il vous propose ainsi un petit voyage dans l’histoire du mariage avant d’argumenter sur l’épineuse question du mariage pour les couples de mêmes sexe, qui a défrayée la chronique en France il y a quelques années.

 

 

*Brève et imparfaite histoire du mariage et de ses fondements

 

 

Conception utilitariste du mariage. Présentée de nos jours comme une évidence, la conception interindividuelle du mariage téléologiquement fondé par et sur l’amour et, partant, sur l’attirance, n’a pas eu cours de tous temps. À Rome, par exemple, le mariage était un devoir civique ayant pour fins « la naissance d’enfants légitimes pouvant hériter du patrimoine familial »[i]. C’est pourquoi la beauté physique ou l’intégrité morale des époux étaient moins regardées que leur situation sociale. Le mariage avait en effet pour fonction le « maintien de la communauté sociale » par le biais d’un « accord passé entre deux familles »[ii]. Cette finalité sociale montre pourquoi le droit romain venait sanctionner pécuniairement à la fois les célibataires (dès -402 pour les hommes et dès -18 pour les femmes), mais aussi les hommes mariés qui n’avaient pas d’enfants. Quant aux conditions du mariage, ce dernier devait être monogame, non-incestueux, conclu entre un homme (dès quatorze ans) et une femme (dès douze ans) consentants au moyen d’un contrat entre les deux familles respectives. Les fiançailles, on le comprend bien dans cette perspective, pouvaient être conclues alors que les futurs époux n’étaient que des enfants. Si le mariage pouvait être dissous par répudiation de la femme, pour stérilité ou pour adultère, c’est au IIIe siècle av. J.C. qu’apparut le divorce (déclaration devant un magistrat)[iii].

 

Perspective universaliste et d’indissolubilité du mariage. Sans transition, en 1184, le pape Lucien III fit entrer les épousailles en religion. Deux conceptions du mariage s’affrontaient : le modèle laïque des seigneurs, « qui poursuivent des politiques lignagères destinées à la transmission du patrimoine », et l’exemplaire chrétien, « qui tente de refreiner les pulsions charnelles et qui, parallèlement au sacrement de l’ordre et du célibat pour les prêtres, veut instaurer un sacrement de la vie conjugale pour les laïcs »[iv]. L’Église réussit à s’imposer et le mariage acquit un nouveau sens au XIIIe siècle (cela était bien entendu en route ou dans les tuyaux depuis belle lurette) : par les voies du christianisme, il acquit une dimension sacrée, devint sacramentel et se définit comme « un sacrement validé par la présence d’un prêtre et célébré généralement dans une église » [v]. À ce titre, « il faut prendre la communauté chrétienne à témoin du mariage »[vi] : ainsi la cérémonie – notamment l’échange de consentements – a lieu sous la présidence du prêtre, à l’église. L’espace public remplace l’espace privé, le prêtre remplace le père. En sus, le concile du Latran (1215) souhaita imposer la publicité des bans avant l’union pour « permettre la révélation d’éventuels empêchements »[vii] ou d’éviter les mariages secrets. Le mariage est avant tout plaisir orienté vers la procréation, d’où le concept de chasteté. Dès le XIIe, le mariage était déjà téléologiquement justifié par le triptyque fécondité, fidélité et sacrement : « le mariage, union des âmes et des corps, est saint, et du moment qu’il a été librement consenti, il est indissoluble »[viii].

Cela étant dit, bien que cette conception monogamique et indissoluble du mariage soit devenue la norme à la fin du Moyen-Âge, les structures familiales lui opposaient une certaine résistance car le sacrement fait fit du consentement des familles[ix]. Cela a notamment conduit à une prolifération de mariages clandestins… Malgré tout, bien que le mariage religieux impose le consentement mutuel et l’amour, les unions sont à l’époque souvent « organisées par les parents et obéissent à des stratégies familiales précises »[x]. La doctrine de l’Église a, par surcroit, été affaiblie par la Réforme au courant du XVIe siècle. Naquit ainsi un conflit qui dura près de trois siècles.

 

Laïcisation. Sans transition, en 1792, la République est proclamée et, partant, sont séparés « acte religieux et acte civil : le 20 septembre, l’état civil laïc est instauré et le divorce autorisé »[xi] (motifs : dérèglement des mœurs, consentement mutuel et incompatibilité d’humeur). L’Église assouplira sa doctrine : réhabilitation du plaisir, fin de la supériorité du célibat sur le mariage. Au fond, le mariage chrétien doit être « un pacte d’amour conscient, libre et irrévocable »[xii] (amour, consentement mutuel et indissolubilité). En tout état de cause, avec la laïcisation de l’état civil et l’instauration du divorce, « le mariage n’est plus un joug, une chaîne, il n’est plus que ce qu’il doit être, l’accomplissement des grands desseins de la nature, l’acquittement d’une dette agréable que doit tout citoyen à la Patrie »[xiii]. Pour anecdote, non moins édifiante, Napoléon Bonaparte obtint le divorce avec son épouse Joséphine (elle ne parvenait pas à lui donner une descendance).

 

Solidarité, légitimité d’union procréatrice, coopération, reconnaissance et protection. À la suite de ce court et très imparfait – somme toute une vulgarisation sans grande prétention – voyage historique à travers quelques conceptions du mariage, il appert que le mariage est indissociable du concept de famille. Structure sociale infra-étatique et supra-individuelle, la famille éprouve des besoins auxquels le mariage tend à répondre. Dans les sociétés traditionnelles, l’institution du mariage, « fondé sur la loi d’exogamie corrélative de la prohibition de l’inceste » fut productrice de solidarité et d’« une forme légitime d’union procréatrice » permettant « des choix qui pallient au maximum le hasard et les risques de rencontre "néfaste" »[xiv]. Aussi, le mariage est-il « un état de coopération économique où les deux sexes usent des compétences techniques que leur culture leur reconnaît, dictées par des conventions sociales »[xv]. Ainsi fonde-t-il la famille, autant que les alliances entre familles.

Petit supplément : considérant ces liens famille-mariage, le sénateur Bruno Retailleau distingue la réalité biologique de sa réalité matérielle. Ainsi, d’une part, le mariage serait la « reconnaissance collective d’une filiation, c’est-à-dire d’une identité propre à chaque famille et à chacun de ses membres : "je suis le fils ou la fille de…" Filiation qui permet à chaque enfant de s’inscrire dans une généalogie, de participer à une histoire singulière ». D’autre part, le mariage offre « la garantie collective d’une protection pour chaque entité, et notamment pour ses membres les plus récents et les plus fragiles que sont les enfants »[xvi]. Somme-toute : reconnaissance et protection justifieraient le mariage ; l’enfant étant ici au cœur de l’institution.

 

Amour. Alors que le mariage a pour fondement originel la mise en relation de groupes familiaux (l’échange matrimonial), de nos jours, bien que constituant – pour ceux qui sont encore sensibles aux codes et qui n’ont pas rendue leur vie soluble dans leur individualité – une quasi-obligation sociale, le mariage semble essentiellement fondé sur l’amour. C’est, téléologiquement, l’amour qui fait le mariage et non le mariage qui fait l’amour (comprenons : le mariage n’a pas pour fonction de faire l’amour ; il peut toutefois en être l’architecte ou le rentier, via un processus de rationalisation diffuse, de sélection ; l’amour étant une affinité élective). Il semblerait qu’en fondant le mariage par la passion amoureuse, l’on se dirige vers un libre choix des fins de ce premier… Somme toute, dans nos sociétés « modernes », marquée par une conception individualiste qui tend à s’opposer au poids des structures familiales anciennes, le fondement du mariage est le consentement des époux. C’est pourquoi le mariage intervient souvent à un moment après une période passée plutôt longue entre les époux. L’irruption de l’affectif dans les relations conjugales est un phénomène historiquement relativement récent : un changement s’est opéré en Occident dans les comportements humains il y a environ deux-cents ans, dans la sexualité, dans l’affectif. La vie familiale est ainsi représentée par l’exaltation des sentiments. L’amour d’autrui (amour filial et conjugal) tend à se substituer ou du moins à supplanter l’amour de Dieu et celui du prochain.

[Sans transition]. Longtemps, homosexuels et hétérosexuels ne disposaient pas d’alternative : les premiers, parce que le mariage ne leur était pas destiné ou ouvert (bien sûr, souvent se mariaient-ils, par obligation sociale, avec des femmes : l’alternative n’existait donc pas si l’on considère la continuité entre l’orientation sexuelle – et non nécessairement la sexualité – et le mariage) ; les second, parce que le mariage était quelque part une obligation sociale. Il est aujourd’hui un mode de vie en couple. On est déjà à l’ère du choix : Faut-il se marier ? Doit-on se marier ? Le mariage n’est plus une évidence. Partant, la réforme du mariage dit « pour tous », ne relève-t-elle pas plus de l’extension du choix plutôt que de l’extension du modèle ? L’alternative existe et tend à s’affirmer de plus en plus.

 

 

**Retour sur le débat relatif à l’ouverture du mariage aux couples de même sexe

 

 

Le mariage pour tous n’est pas essentiellement une question d’égalité ou d’émotion

 

Des arguments récurrents tournés vers l’égalité, l’intolérance ou l’ignorance. De part et d’autre des défenseurs et des opposants au mariage dit « pour tous », le débat fut l’occasion de saillies idéologiques, à savoir de l’expression inconditionnelle d’idées qui ne sont que conditionnellement vraies[xvii].

Motif égalitariste idéologique. Tout d’abord, l’on a cru pouvoir dire que le mariage était soluble dans la question de l’égalité. Il s’agissait pour certains de défendre cette union par l’égalité et pour l’égalité en tant que fin en soi, en excluant par conséquent tout raisonnement argumenté. Selon Aristote, il doit y avoir « égalité pour ceux qui sont égaux et non égalité pour les égaux et les inégaux ». En ce sens, l’égalité doit être justifiée quand elle est mobilisée. D’ailleurs, l’égalité juridique doit en principe se mesurer géométriquement, en fonction des différences de situations. Au surplus, Aristote affirmait qu’une cité n’est pas faite d’hommes semblables et c’est tant mieux, car seule cette diversité permet les aptitudes variées qui assurent à l’État la possibilité de se suffire à lui-même. En soi, l’égalité est un argument à la fois suffisant (auquel on prête une trop haute idée : prétentieux) et insuffisant

Motif émotionnel dissimulé. Si la psychologisation du débat est une gangrène à laquelle il faut opposer la plus grande rigueur, l’observation – quelque peu à l’œil nu : l’auteur de cet article avoue ses crimes – fait apparaître des oppositions à l’ouverture du mariage aux couples homosexuels fondées sur des motifs psychologiques tirés de l’insupportable vision de l’union de deux personnes de même sexe, a fortiori par des liens institutionnels. Raisonnant à rebours, d’aucuns se sont efforcés de livrer à tout prix des arguments, d’intellectualiser le débat, dans l’optique de justifier et de masquer a posteriori la véritable raison de leur opposition, qui puise sa source dans l’effroi que provoque la vision de deux femmes ou de deux hommes amoureux. Quelque part, a-t-on assisté à une forme de western rhétorique : tirer et poser les questions après.

D’irréfragables convictions préexistant à une première réflexion sur le sujet. Dans les deux camps, bien des débats ont dévoilé des opinions non-issues d’une analyse neutre et sans préjugé : trop souvent, la question fut tranchée avant toute délibération individuelle. L’on eut l’impression d’avoir affaire à des positions qui furent à même de résister à toute remise en question, à toute réflexion. Si l’on pouvait démontrer de manière aussi absolue que 2 + 2 = 4 (passons sur l’axiome dont découle cette assertion…) que l’adoption homoparentale (par exemple, car ce fut plus édifiant que pour la question du mariage, du moins quand on arrivait à l’isoler) n’avait aucun impact négatif sur la société, sur les enfants, etc., combien d’opposants auraient changé d’opinion ? Inversement, si l’on démontrait d’une manière aussi absolue que précédemment que l’adoption homoparentale est dangereuse pour la société, le développement de l’enfant, etc. combien de partisans continueraient à la réclamer ?

 

Le fantasme de l’ouverture du mariage aux animaux, à la polygamie ou à l’inceste

 

Certains se sont amusés à affirmer que l’institutionnalisation de l’union homosexuelle ouvrirait la porte du mariage avec des animaux, de la polygamie ou de l’inceste. Or, parmi les divers fondements du mariage, trois sont – de nos jours, en Occident – d’une essence supérieure aux autres et les transcendent :

- Pas de mariage sans consentement : ainsi, les animaux ne pouvant consentir, ce principe impose le mariage entre êtres humains consentants (ce qui exclut, en outre, la pédophilie).

- L’interdit de l’inceste : l’inceste est l’un des tabous les plus profonds de l’humanité. D’ailleurs, qui peut sérieusement penser que sera mis à l’ordre du jour l’ouverture du mariage entre frères et sœurs (par exemple) ? Au demeurant, l’on voit mal le lien de causalité entre mariage de personnes de même sexe et inceste…

- Le mariage est monogame : théoriquement, l’on peut dénombrer quatre formes possibles de mariage : le monogamique, polygynique (un homme avec plusieurs femmes), polyandrique (une femme et plusieurs homme) et le mariage de groupe (mariages où plusieurs femmes se marient avec plusieurs hommes). Nos sociétés occidentales ne connaissent que la monogamie. Par où l’on comprend parfaitement que le débat relatif à l’extension du mariage aux couples de même sexe est un micro-débat au sein d’un même paradigme très conservateur : celui de la monogamie. Il n’y a qu’à écouter certaines réactions offusquées de partisans du mariage dit « pour tous » lorsque des opposants s’interrogeaient ironiquement ou sérieusement de la sorte : « mais, alors, pourquoi pas la polygamie ?! », pour comprendre à quel point ce modèle conservateur est ancré dans les mœurs de tous, y compris de prétendus progressistes.

 

La procréation, n’est pas l’unique fondement du mariage

 

Procréation et famille. Le mariage civil (notamment) est une institution protectrice de la famille et incitant ou aidant socialement, sociétalement et juridiquement à la procréation. Il offre un cadre stable pour le couple, puis pour ses éventuels enfants.

Si cette fonction est justifiable encore aujourd’hui, il n’en demeure pas moins que nombreux sont les couples mariés n’ayant pas l’intention d’avoir des enfants ou n’en ayant pas la possibilité. Ainsi, si l’exception ne peut justifier d’atteinte fondamentale au principe, elle pèse inévitablement dans le débat : pourquoi accorder, par exemple, des avantages fiscaux via le mariage, si son rôle consiste uniquement à promouvoir la procréation, à des individus ne pouvant pas ou ne souhaitant pas avoir d’enfants ? Peut-être parce que le mariage n’est pas soluble dans la question de la procréation et que les différents fondements du mariage ne sont pas nécessairement cumulatifs. Sinon, il faudrait réformer le mariage par exemple en conditionnant l’octroi de tel ou tel avantage à une obligation de résultat : avoir un enfant ; ou encore en en prononçant la dissolution faute pour le couple de ne pas avoir essayé d’avoir un enfant naturellement, par adoption et au-delà… (obligation de moyen).

 

La vie en couple, un modèle de société. Le mariage trouve aussi sa justification dans la réalisation d’un modèle de société auquel d’aucuns sont attachés et qui transpose une réalité de la nature ou de la société humaine : la vie en couple. Qu’il tienne cela de la nature ou de la culture, quelle que soit sa sexualité, l’Homme, condamné à l’amour, est amené à vivre en couple, indépendamment de l’envie de procréer. Ainsi l’homme d’Église y renonce par un acte contre-nature en se consacrant exclusivement à l’amour de Dieu…  

Au fond, le mariage apporte une réponse à cette réalité et aide au développement d’une société de couples (monogames). Quiconque se marie s’inscrit dans une union plus large que celle de son couple : il embrasse sa belle-famille et participe à la construction du groupe social infra-étatique et supra-individuel qu’est la famille, qui ne se réduit pas à un couple, éventuellement ses enfants, ou à une somme de couples. Le mariage n’est donc pas que l’union de deux êtres, mais l’union de deux communautés (ce qui était bien plus marqué dans le passé, lorsque le mariage était « un pacte politique, social et économique entre deux familles[xviii]).

Il s’agit peut-être ici de défendre un modèle du couple viable, dans la durée. Le couple participerait selon cette idée au bonheur, au bien-être des individus, ce qui aiderait à fonder ou maintenir une société prospère, tissant, çà et là, des liens de solidarité fondés sur l’amour entre les individus.

 

Du choix du mariage en lieu et place de l’union civile

 

Le mariage, consécration et concrétisation institutionnelle de l’amour, et, rituel social. Depuis le plus jeune âge, le mariage influence voire conditionne les sociétaires par le modèle qu’il promeut. Il est ainsi appréhendé comme une marque de réussite sociale, un objectif, une étape de la vie, un rituel. La force psychologique de la percée de la notion de mariage dans les pensées ne peut être ignorée. Il s’agit à la fois de la concrétisation institutionnelle de l’amour et d’une marque de réussite sociale.

Par où l’on comprend que même si l’on créait une union civile ouverte aux couples homosexuels, conférant les mêmes droits et obligations que le mariage (en dehors de l’adoption : l’on s’efforce dans cet article d’isoler le concept de mariage pour en tirer l’essence), l’absence du terme « mariage » serait critiquée malgré le peu d’impact de cette terminologie sur la réalité de l’union et des règles qui l’encadreraient. Malgré cela, une telle différence terminologique semble porteuse d’une distinction sémantique et, partant, est d’une grande importance pour les partisans et les opposants du mariage dit « pour tous ». Le mariage véhicule une force symbolique édifiante. Il constitue peu ou prou une « obligation sociale, le signe manifeste d’une vie établie et réglée »[xix] Il prouve l’honorabilité d’un individu et son adhésion aux normes sociales[xx].

Pour autant, ne devrait-on pas s’efforcer, par l’intelligence, de dépasser l’influence des structures et de s’élever en se libérant des chaînes de cette problématique terminologique ? En ce sens, les partisans du mariage dit « pour tous » ne pourraient-ils pas se satisfaire pragmatiquement d’une union ne s’appelant pas mariage et les opposants renoncer à s’indigner d’une union se nommant « mariage » ?

 

Extension des valeurs issues du socle de la famille à de nouvelles situations

 

Cocasserie : il fut parfois amusant d’observer des individus « homosceptiques » (et non « homophobes », car cela reviendrait à psychologiser le débat et, partant, à exclure de son champ certains interlocuteurs : « les ennemis de la nouvelle orthodoxie sont désignés sous le nom de "phobie", parce qu’une phobie, ce ne sont pas des arguments, c’est une sensation [un affect] ou c’est une maladie, donc ça ne peut pas entrer dans la discussion. Lorsque vous êtes traité de « phobe quelque chose », vous n’êtes pas reconnu comme un animal rationnel, comme quelqu’un qui a peut-être des choses à dire. Vous êtes soit malade, soit emporté par des passions »[xxi]) ayant comme image des couples homosexuels celle de couples généralement inscrits dans la débauche, l’infidélité ou l’instabilité (etc.), absolument pas rassurés de voir aboutir une réforme offrant un cadre de stabilité plutôt traditionnel et très ancré dans un certain modèle de société.

Considérant les discriminations illégitimes dont sont victimes bien des homosexuels dans la vie quotidienne, d’aucuns ont embrassé l’adage : « vivons bien, vivons cachés ». L’envie de se marier, dans de telles circonstances, est donc à prendre au sérieux et peut être empreinte, quelque part, d’une certaine forme de courage, car c’est bien un risque personnel qui peut être pris dans ce cas de figure (carrière professionnelle, menaces, insultes, violences physiques, etc.).

Enfin, l’envie de se marier témoigne d’une volonté d’intégration dans notre société et d’un partage des valeurs traditionnelles au moyen de la fondation de ce que certains appelleraient un « couple normal », pour reprendre un adjectif cher à un ancien Président de la République. Somme toute, face aux conservateurs, qui, parfois, tuent la tradition, ne conviendrait-il pas d’opposer à la tradition de la modernité qui en résulte, une modernisation de la tradition : l’extension du mariage aux couples de même sexe mobilise en effet la tradition du couple monogame et de la famille !

 

Personne ne choisit d’être homosexuel, pas plus que d’être hétérosexuel ; seul semble rester libre le choix d’assumer son orientation sexuelle, de la mettre en pratique. Il ne s’agit pas pour autant d’une liberté au sens de l’autonomie, car l’on n’est jamais totalement libre lorsque l’on poursuit ses préférences[xxii]. Peut-être alors que l’extension du mariage – et donc de la possibilité de fonder ou d’élargir une famille, de faire briller ses valeurs – à de nouvelles situation constitue une nouvelle opportunité de se donner sa propre loi et, partant, de vivre un amour libre, électif.

 

Stabilité et individualisme. Comme toute institution[xxiii], le mariage est une idée d’œuvre ancrée dans le temps. Il a donc pour fonction de garantir la « durabilité d’une protection assurant une stabilité multiple à cette union maritale »[xxiv].

Or, la défaisance du monde[xxv] et l’avènement de la société d’individus ont conduit à remettre en cause ce paradigme ; à tout le moins en occident. En effet, le primat de l’individu s’accompagne logiquement et inévitablement du recul de la tradition : le concept de modernité, lié avec la démocratisation du monde, tend à pousser les sociétés et ses sociétaires à privilégier une tradition de la modernité en lieu et place d’une modernisation de la tradition. Pour le meilleur et pour le pire (pragmatisme oblige) « les couples contemporains sont devenus instables et exigeants. Ils ont de plus en plus de difficultés à durer, malgré leur désir narcissique d’éternité et d’exclusivité soutenant leur "contrat conjugal initial" (…) Alors qu’il était fondateur du couple, il [le mariage] tend de plus en plus à le consolider symboliquement, de même qu’à l’institutionnaliser, notamment après la naissance d’enfants. Enfin, il ne fonctionne plus comme un rite de passage marquant l’entrée dans la vie adulte et ne représente qu’une des multiples formes de vie conjugale, tout en conservant sa fonction et sa signification premières, celle d’union procréatrice, donc fondatrice et "socle" d’une famille. »[xxvi]. La boucle semble se boucler, et les nouveaux mariés risquent de ne pas y échapper.

 

Ainsi, cette extension du mariage risque de s’accompagner d’une défaite du couple. Notamment, des hétérosexuels n’ont pas attendu l’expansion du mariage aux couples homosexuel pour demander le divorce et le mettre en pratique. Est-ce à dire que c’est moins la famille qui est mobilisée par le mariage que l’individualisme total ?

Que l’on se méfie des affres du météore : ce moment où l’amour, « attirance, affective ou physique, qu’en raison d’une certaine affinité, un être éprouve pour un autre être, auquel il est uni ou qu’il cherche à s’unir par un lien généralement étroit »[xxvii], transmute en météore, « celui qui éblouit de façon vive mais passagère »[xxviii].

 

 

Alain DUBOIS

 

 

 

 

 



Réféfrences :

 

[i] Catherine Salles, « À Rome, un devoir civique », Historia, juin 2013, n° 798.

[ii] Idem.

[iii] Idem.

[iv] Sabine Melchior-Bonnet, « La mainmise de l’Église », Historia, juin 2013, n° 798.

[v] Catherine Salles, « À Rome, un devoir civique », Historia, juin 2013, n° 798.

[vi] Anne Bernet, « Union à bonne franquette », Historia, juin 2013, n° 798.

[vii] Sabine Melchior-Bonnet, « La mainmise de l’Église », Historia, juin 2013, n° 798.

[viii] Idem.

[ix] Idem.

[x] Séverine Fargette, « Enfer et joie de la vie conjugale », Historia, juin 2013, n° 798.

[xi] Sabine Melchior-Bonnet, « La mainmise de l’Église », Historia, juin 2013, n° 798.

[xii] Idem.

[xiii] Pierre-Gaspard Chaumette.

[xiv] Éric Smadja, « Le mariage, socle de la société ? », Historia, juin 2013, n° 798.

[xv] Idem.

[xvi] Bruno Retailleau, « Le mariage, socle de la société ? », Historia, juin 2013, n° 798.

[xvii] Gérald Bronner, La démocratie des crédules.

[xviii] Séverine Fargette, « Enfer et joie de la vie conjugale », Historia, juin 2013, n° 798.

[xix] Idem.

[xx] Idem.

[xxi] Pierre Manent, « La tolérance est-elle une vertu ? », Répliques [Émission animée par Alain Finkielkraut], France culture, 19/01/2019.

[xxii] Concept de Emmanuel Kant.

[xxiii] Cf. définition de Maurice Hauriou.

[xxiv] Éric Smadja, « Le mariage, socle de la société ? », Historia, juin 2013, n° 798.

[xxv] Cf. concept de Charles Péguy.

[xxvi] Éric Smadja, « Le mariage, socle de la société ? », Historia, juin 2013, n° 798.

[xxvii] TLFi.

[xxviii] Idem.

 


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