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« WHY SO POWERFUL ? » QUAND LA PUISSANCE EST IMPUISSANTE

 

Depuis notre plus tendre enfance, survit dans notre inconscient une fable célèbre de Jean de La Fontaine sur une certaine vision de la puissance. La fable du chêne et du roseau démontre à quel point il est vain d'observer la puissance comme la panacée, elle ne garantit aucune protection aux plus forts, le frêle roseau subit, plie mais ne rompt pas quand l'imposant chêne supporte, résiste mais est déraciné. Par ce court rappel littéraire, on peut souligner l'importance de l'effectivité de la puissance, non pas qu’elle soit utile mais est-elle correctement utilisée ? La puissance du chêne ne l'a pas sauvé des risques inhérents à son environnement, le vent, et dont il banalise le danger.

 

Or si le chêne ne s'est pas inquiété de son sort, serait-ce parce qu'il a éprouvé bien des tempêtes et qu'il tient encore debout ? Malgré lui, il a suivi la théorie de Randall L. Scheweller en prenant conscience de son statu quo, dans les relations internationales il aurait eu le rôle du « lion », satisfait de sa position. Cette conception de la puissance n'est pourtant pas suffisante, son assurance ne provient pas seulement de sa force intrinsèque mais aussi de sa comparaison avec le roseau qui manque de se briser à chaque bise, mais continue de plier. Et cette fois-ci, La Fontaine apparait comme un précurseur du constructivisme sur la notion de puissance et rejoint Barnett et Duvall, qui ont une approche plutôt constructiviste de la puissance. Tous deux admettent que la puissance est une production relative aux relations sociales, aux interactions, formant les capacités des acteurs et les positionnant sur l'échelle de la puissance. L'arrogance de l'arbre est une construction de son propre chef, établie grâce à sa relation de condescendance vis-à-vis de l'arbuste ; si le roseau ne jouait pas son rôle pathétique de victime des vents et des tempêtes, l'arbre ne serait pas aussi convaincu de sa position de puissance. 

 

La puissance nous rendrait-elle trop sûr de nous? C'est fort possible car la puissance se construirait à partir des relations intersubjectives auxquelles l'État est confronté de manière permanente avec des acteurs dont il a la connaissance. Il a déjà évalué ses forces et ses faiblesses à l'égard des autres États et peu importe la forme que revêtira sa puissance, il est convaincu de sa relation de domination car comme le rappelle Guzzini la puissance est une notion immanente ; le simple fait de la conceptualiser ou de la reconnaître lui confère une légitimité suffisante pour être effective. En d'autres termes, dire qu'un État est plus puissant qu'un autre suffirait à rendre cette puissance effective car elle est perçue par l'image que renvoie cet État. Cependant, un problème subsiste et il est de taille, qu'arrive-t-il à cette fameuse puissance quand on ne lui reconnaît pas sa qualité supérieure, sa force?

 

La meilleure illustration de cette situation reste celle de la scène de l'interrogatoire entre le Joker et le Batman dans « Dark knight » de Christopher Nolan. Quand le Batman va user de sa force et de son statut de héros invincible pour faire avouer le Joker, ce dernier brise la relation de puissance en lui déclarant : « Tu n'as rien, tu n'as aucun moyen de me faire peur. Toute ta force est superflue ». Le Joker, bien que fou, a détruit l'image invincible d'un acteur puissant en lui avouant qu'elle n'avait aucun effet sur lui, en rejetant toute considération pour sa puissance. Les États-Unis, en s'engageant au Vietnam, étaient certains de l'emporter – une grande puissance nucléaire contre une ancienne colonie récemment indépendante – mais l'opposant vietnamien n'a pas reconnu sa force et a résisté, plié sans rompre. C'est d'ailleurs peu après d'autres conflits perdus par les États -Unis que le concept de soft power apparaît dans les écrits de Joseph Nye en 1990. Une réflexion assez opportuniste : si l'hégémon américain ne peut dominer par la force (hard power) il lui reste sa puissance commerciale et culturelle (soft power). Plus récemment, dans les conflits malien ou irakien, Bertrand Badie, dans Le Monde, pointe la nature des terroristes et des djihadistes qu'affrontent la France et les États-Unis : ce sont des sociétés guerrières qui ne jurent que par la violence et le sacrifice, elles ont totalement déconstruit la relation que peuvent avoir les autres États envers la puissance de l'Occident (Bertrand Badie, « L'opération au Mali marque un périlleux retour aux conflits d'antan », Le Monde, 24 janvier 2013). Tous les terroristes seraient-ils des « jokers » en puissance ? 

 

Alors la puissance, qu'importe sa nature, n'aurait de valeur que si elle est acceptée par l'autre. Sans nier le fait que l'État mis en défaut de puissance veuille démontrer sa force et certainement y parvenir, à quoi bon insister si l'autre ne rompt pas. Pourquoi tant de puissance quand la lutte est vaine ?

 

Julien Vilar

 


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