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Entre ressources limitées et population croissante, retour sur l'idée d'une crise démographique

En 1798, l'anglais Thomas R. Malthus publiait son « Essai sur le principe de population » dans lequel il exposait la non adéquation entre la hausse de la population et la quantité restreinte de denrées alimentaires, en d'autres termes, il n'y a pas à manger pour tout le monde. Bien que cet ouvrage contienne des passages controversés dans les solutions envisagées, tels que l'obligation morale pour les pauvres de ne pas fonder de famille (une sorte de stérilisation socio-économique où seuls les individus ayant un niveau de richesse suffisant pour nourrir leur progéniture peuvent avoir des enfants) il met en lumière un problème que la communauté scientifique a redécouvert autour des années 1970 notamment avec le club de Rome en 1974. Cette « confirmation » de la crise malthusienne ne touche pas que l'alimentation, elle est générale, il s'agit d'une quantité limitée de toutes les ressources naturelles pour une population humaine en expansion. Les ressources naturelles risquent dès lors de devenir des biens exclusifs pour les États car les partager reviendrait à nuire à la survie de leur population – d'où le risque de conflit.

 

Lénine avait déjà prédit une telle montée de violence, en particulier dans les populations rurales croissantes sur le partage des ressources rares comme l'eau. En 2006, au Soudan, on a observé un conflit entre deux tribus pour le contrôle de puits situés à la frontière de leurs territoires, la prédiction de Lénine n'était donc pas insensée. Mais la déliquescence des ressources naturelles peut être accélérée par les risques climatiques, Achim Steiner, le directeur exécutif du PNUE (Programme des Nations Unies pour l'Environnement) le rappelle en 2007 : « l'épuisement incontrôlé des ressources naturelles […] conjugué à des impacts comme les changements climatiques peuvent déstabiliser les communautés, voire même des nations entières ». Dans ce cas-là, les changements empiriques soudains, comme les catastrophes naturelles, et progressifs, comme l'épuisement des ressources, peuvent générer des conflits ou des mouvements de population en direction de terres plus riches et plus accueillantes (mais n'est-ce pas déjà le cas avec l'immigration économique ?). La situation au Soudan, dans la région du Darfour pourrait être expliquée par ces changements. La désertification de la région a amené à une stérilisation des terres, et donc à un manque de ressources naturelles pour la population. Celle-ci a abandonné le territoire pour survivre ce qui a donné lieu au conflit du Darfour. Une telle interprétation du conflit, en postulant que l'élément déclencheur soit l'avancée du désert et, de facto, la recherche de nouvelles ressources, pourrait faire de celui-ci la « première guerre climatique » recensée.

 

Un autre exemple où la quantité des ressources peut jouer sur le territoire est celui de l'irrigation de l'Imperial Valley par les eaux du Colorado en Californie en 2007. Cette vallée était un ancien désert que les pouvoirs publics voulaient transformer en une nouvelle région agricole, pour cela elles détournèrent en grande partie les eaux du Colorado. Or, ce fleuve alimentait également des agriculteurs mexicains et le projet californien aurait un impact sur le débit distribué au Mexique. Le président du Mexique, Felipe Calderón, a prévenu les californiens que cette irrigation provoquerait une immigration des fermiers mexicains touchés par le détournement car leurs terres seraient asséchées. Ici, le non-partage d'une ressource génère un mouvement de population à la recherche de l'eau perdue (ou volée ?) car avant le changement empirique, les fermiers mexicains disposaient de celle-ci mais après, l'eau n'a pas disparue, elle a été « déplacée ». Les fermiers mexicains poursuivraient tout simplement une ressource qu'ils ont toujours utilisée mais qui a changée d'emplacement géographique, d'un point A à un point B.

 

Mikhaïl Gorbatchev a émis sur ce point des conséquences plus dramatiques mais qui rejoignent la situation au Darfour : « La pénurie d'eau attise les rivalités ethniques à mesure que les communautés craignant pour leur survie cherchent à s'approprier la ressource ». Entre migrations subies et conflits, la problématique du partage des ressources naturelles entre les individus va devenir un défi important à relever. Des tentatives de compréhension et de résolution de ce partage seront avancées pour éviter la fameuse « déstabilisation » avancée par Steiner.

 

Plusieurs réflexions ont eu lieu pour tenter de saisir cette tension entre des ressources limitées et une population croissante. Mais les solutions applicables vont grandement dépendre de la perception du problème.

 

Dans un premier temps, des organisations internationales comme la FAO (Food and Agriculture Organization), la FNUAP (Fonds des Nations Unies pour la Population) ou l'IIASA (International Institute for Applied Systems Analysis) s'appuient sur les analyses démographiques pour comprendre le phénomène. De cette manière, ces organisations s'entendent sur le concept de « population limite » définissant un seuil démographique à ne pas dépasser sous peine de ne pouvoir nourrir tout le monde. Le calcul de cette valeur a déjà eu lieu en tentant de trouver une solution « physique » : la division territoriale du globe en carré de cent kilomètres de côté. Avec de telles zones homogènes, la « population limite » est évaluée à trente milliards d'individus mais celle-ci n'est pas juste car ces carrés ne sont pas clos et les migrations restent possibles. Cependant, la dimension territoriale pour régler ce problème de partage n'est pas éludée. Wynne-Edwards proposait une solution semblable après avoir étudié « l'organisation sociale » dans le monde animal ; certains animaux se partageraient le territoire pour la survie de l'espèce. Dans chaque partie du territoire doit correspondre un certain nombre d'individus et une certaine quantité de ressources, il s'agit d'atteindre une sorte d'optimum.

 

Encore une fois, ce redécoupage semble justifié, une recomposition des territoires et de leurs usages est envisageable. Mais cette refonte des terres ne remet-elle pas en doute cette idée de ressources limitées ? Ne s'agit-il pas plutôt d'une mauvaise distribution de ces ressources ? Dans le cas de l'eau douce, la croissance de la population mondiale n'atteint pas sa quantité, sa limite physique – ce n'est pas le problème. Le souci vient de la répartition de la population par rapport à l'eau renouvelable. Cette mauvaise analyse peut provenir d'une focalisation sur l'échelle globale du problème en considérant le monde comme une entité uniforme. Or ce jugement tronqué passe inaperçu dans la complexité des calculs démographiques fixant des « boîtes noires », des constantes ou des « coefficients miracles » : les arguments d'autorité et l'arbitraire règnent dans les méthodes de calcul. Cette méthode mathématique ne semble pas appropriée pour décrire le phénomène. Les situations locales ne sont pas prises en considération dans les opérations de calcul.   

 

Mais la vision des organisations internationales dénote avec celle de Malthus. Dans la thèse malthusienne, on retrouve la parabole du « banquet de la nature » pour illustrer la difficulté ou plutôt l'impossibilité de nourrir les nouveaux venus : soit les premiers servis se serrent pour les accueillir mais la quantité de vivres va se réduire rapidement, soit  les derniers arrivés sont rejetés et meurent de faim. Stuart Mill reprendra la même image avec « le banquet de la vie ». L'idée semble être que pour survivre, l'humanité doit réguler sa démographie et surtout empêcher les pauvres d'avoir des enfants. Une sorte d'équilibre arithmétique se met en place entre la quantité d'aliments et les « bouches à nourrir ». Un équilibre présent dans l'idéologie écologique, la surpopulation est un mal pour la planète car elle réduit la quantité de ressources disponibles par personne et augmente la pollution (qui a également un impact sur les ressources).

            

La solution serait certainement de contrôler les naissances mais la thèse de Malthus est un sophisme. Effectivement, Marx a mis en exergue le « piège malthusien » en qualifiant de « robinsonnades » ce genre de raisonnement. Une population n'évolue pas en vase clos contrairement à l'idée de Malthus qui va isoler une partie des ressources ou de la population d’un monde plus vaste qu'il ne décrit. Le raisonnement ne vaut que pour de petites échelles et ne peut s'appliquer au monde entier.

 

Toutefois, ces postulats sur le caractère limité des ressources et la croissance de la population sont justes et on remarque que le contrôle des sources d'approvisionnement devient un enjeu de premier ordre pour les États – la Chine en particulier avec la recherche du meilleur ratio terres disponibles / population. Cette prise de position de certains États sur les ressources semble être une attitude prudente : Lénine prévoyait que des conflits aux origines démographiques pourraient éclater et déborder sur les frontières. Or l'attitude de pays émergents comme la Chine ou l'Inde pourrait recevoir la qualification de néo impérialisme ou d'impérialisme inversé selon l'analyse de Lénine : le déploiement de l'économie mondiale est à la source de rivalités et de luttes pour le contrôle des matières premières qui sont de plus en plus limitées. Cette compréhension du problème qui amène davantage à une lutte qu'à un partage des ressources aura une incidence considérable sur les droits territoriaux car il s'agit pour l’État d'organiser la survie de sa population. Les solutions envisagées sont profondément belliqueuses et les puissances de l'Axe de 1939-1945 ont bien souvent utilisé ce raisonnement pour justifier leur conquête territoriale. D'ailleurs, le Japon, l'Italie et l'Allemagne ont mené des politiques natalistes, considérant que le nombre est une force stratégique, afin d'alimenter cette soif d'expansionnisme.

 

Dans le Japon de la première moitié du XXème siècle, la croissance démographique a influencé l'attitude des nippons vis-à-vis de leurs voisins. La natalité étant dynamique, il y eut beaucoup de jeunes mais la plupart vivant en zone rurale ne pouvaient travailler dans l'agriculture, il n'y avait pas assez de terres ni de travail pour tout le monde. Ce déséquilibre entre population de travailleurs et ressources économiques incita la plupart à souhaiter une extension du territoire national. Or de 1919 à 1939, les trois-quarts des cadres de l'armée venaient de la campagne et ont suivi le mouvement fasciste du général Araki pour la conquête chinoise. Dans l'Allemagne des années 1930, la jeunesse allemande au chômage fut également très sensible à l'idée d'un « espace vital » véhiculé par la propagande nazie. Dans Mein Kampf, Hitler justifiait la conquête de nouveaux territoires et de nouvelles ressources pour assurer la survie du peuple allemand.

            

Évidemment, il s'agit ici d'une manipulation des masses où la solution au surpeuplement devrait être l'expansion du territoire. Or la conquête territoriale est guidée par la volonté de puissance et non pas par le bien-être de la population ; d'où l'encouragement des politiques natalistes. Cependant, l'attitude des autres États peut renforcer cette soif de conquête. Avant la Seconde guerre mondiale, l'immigration japonaise aux États-Unis fut réduite puis stoppée alors que le Japon en surpopulation comptait sur la politique d'émigration pour s'en sortir. La réaction des japonais fut mêlée de frustration et de honte, ils étaient touchés dans leur « honneur national ». Il y eut un sentiment d'infériorité face aux américains et aux européens. Les américains répliquèrent que le Japon abusait de sa politique d'émigration et devait mieux gérer sa démographie. Ce revers migratoire a renforcé à Tokyo le sentiment des nationalistes d'acquérir de nouvelles terres d'émigration. Finalement, le fait d'empêcher un déplacement pacifique de population a été un argument supplémentaire pour entamer une conquête territoriale.

 

Parmi les différentes pistes exposées pour résoudre le déséquilibre grandissant entre les ressources naturelles et l'humanité, aucune solution n'est vraiment optimale car les approches sont trop globales, trop locales ou bien trop belliqueuses. La notion de « partage » ne suffit pas pour satisfaire l'ensemble des individus, celle de « répartition » permettrait de trouver une solution plus équitable.

 

Julien Vilar

 


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