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L’air de la ville rend-il vraiment libre ?

Le handicap est la première cause de discriminations en France, plus précisément à travers l’espace et le service publics. Jusqu’à présent, le handicap était essentiellement considéré comme relevant du domaine médico-social, mais la part humaine qu’il comprend, les interactions entres les différents acteurs qu’il rassemble, le vécu subjectif de ces derniers, ses enjeux et les questions qu’il soul

La ville, un bien commun ?

 

Le concept de mobilité traité en sociologie est souvent assimilé à la mobilité sociale, conséquence du droit à la participation à la vie en société, basé sur les principes de l’égalité des chances et du mérite, avec l’idée que chacun peut sortir d’un processus de reproduction sociale tel que le concevait par exemple Pierre Bourdieu (Les Héritiers, 1964). Dans le champ du handicap, un terme nous intéressera davantage, celui d’accessibilité. Dans son objectif, elle permet aux personnes en situation de handicap de vivre de façon ordinaire. Elle comprend différents champs de la vie sociale : l’accès à l’emploi, à la santé, au développement culturel, le droit au vote, à l’éducation, et particulièrement (et c’est ce qui nous interpellera le plus ici) la liberté de se déplacer dans l’espace. 

 

En plus de l’idée de déplacement, nous pouvons nous intéresser également à la façon dont ces personnes sont reçues, accueillies. Il y a derrière l’idée de se déplacer, celle aussi d’aménager, de corriger l’espace. Nous ne pouvons limiter l’accessibilité au simple droit à la ville selon Henri Lefebvre (Le droit à la ville, 1967) qui le définit comme élément constitutif de la démocratie et où la ville serait un bien commun qui doit être accessible à tous. L’accessibilité, c’est aussi une interaction entre les services (tant humains que matériels) et les usagers.

 

Handicap en ville : représentation sociale, stigmate et discrimination

 

Ce qui compte lorsqu’on s’intéresse au handicap, plus que les lois ou les actions menées dans un certain sens, ce sont les représentations sociales qui gravitent autour des personnes, dans notre cas d’étude, à mobilité réduite. Cette idée ouvre la voie à un concept travaillé par Erving Goffman², le stigmate. Tiré du grec, le stigmate sert initialement à désigner les marques corporelles (couteau, fer rouge) des traitres, esclaves et criminels. En bref, des personnes à éviter, surtout dans les lieux publics. Les personnes en situation de handicap sont des personnes stigmatisées par des préjugés récurrents (lenteur, maladie, simplicité d’esprit…).

 

Les individus qui composent une ville ont différents visages : ils sont à la fois habitants, usagers et citoyens de la ville, tout en ayant en même temps des personnalités très différentes. Ces individus cohabitent sur un espace partagé, mais non pas sans difficultés car pour Mathilde Mus³, la coprésence entre individus n’est pas innée. Un espace commun suggère des codes, des règles, établis par la société et qui vont formés une “norme” plus ou moins homogène. Ne pas se soumettre à cette norme, majoritairement partagée, engendre un certain nombre de problèmes, notamment d’intégration, pour une partie de la population. Ainsi, nous pouvons interroger la différence au sens large, comme étant exclue des dynamiques spatiales urbaines.

 

Trois logiques spatiales différentes sont mises en lumière dans l’entité qu’est la ville : le regroupement, la mise à l’écart “volontaire” ou celle “subie”. L’organisation spatiale peut évoluer dans le temps. Jusqu’à très récemment encore (environ 1975), nous nous trouvions dans une situation d’enfermement des populations qualifiées “déficientes”. Désormais, leur prise en charge est institutionnalisée. Pour autant, les luttes collectives et individuelles persistent encore aujourd’hui, cherchant à atteindre une situation de reconnaissance sociale.

 

Nous voyons là que deux réalités se confrontent dans l’urbain et qui sont au cœur même de ma thématique de recherche : le corps (les habitants, citoyens, usagers de la ville, dans mon mémoire les “valides” et “invalides”) et le décor urbain (structures, bâtis, voiries...). A partir de ces éléments, nous pouvons nous questionner. Alors que la ville est par essence source de rassemblements par appartenances communes culturelles, ethniques, religieuses ou sociales, quelle place a la différence ?

 

Selon le petit Robert (2003), la différence est ainsi définie : caractère qui distingue de quelque chose. Pour Mathilde MUS, la différence n’existe pas en soi, elle est un outil de comparaison. Elle cite Françoise Héritier, grande anthropologue, expliquant que c’est un “processus cognitif fondamental” qui vise à la “catégorisation établissant dans l’état du monde connu un ordre basé sur l’opposition entre l’identique et le différent, dont les variations se déclinent selon des codes essentiellement culturels”. Si nous calquons cette théorie à notre cas d’étude, cela signifie que les individus classent les éléments de leur monde (leur groupe) dans le but de se situer par rapport aux autres (l’alter). Concrètement, cette différence peut se matérialiser sous diverses formes : conflits, tensions, stigmatisations, catégorisations mais aussi discriminations positives.

 

 

 

L’accessibilité, un défi urbain

 

Grâce à sa thèse, Mathilde Mus se rend compte que les personnes handicapées sont très peu représentées dans les statistiques des villes. Ce public est invisible. Cette catégorisation relève donc bien d’un construit politique, sociale et éthique. Cela se traduit à travers des pensions compensatoires ou encore des systèmes de rééducation qui, selon l’auteure, ont engendré le passage d’une “pathologie individuelle” en une “pathologie sociale”. Ce propos s’oppose à celui des auteurs d’Introduction à la sociologie du handicap, Histoire, politiques et expérience⁴, qui expliquent au contraire que nous sommes passés à une trop forte personnalisation de la gestion du handicap et que le risque à faire du cas par cas est de mettre à mal une politique d’accessibilité généralisée. Nous voyons alors un point important concernant le handicap et qui peut faire débat : faut-il le voir comme un ensemble uniforme pour potentiellement faciliter sa conception, ou bien faut-il l’aborder de manière individuelle (mais sans doute serait-ce plus coûteux ainsi) ?

 

En somme nous l’avons vu, l’espace urbain conçu comme il l’est aujourd’hui et comme il a été pensé lors de son évolution, renvoie donc à la coprésence d’individus. A travers les conflits, tensions, ségrégations observables dans la réalité via des choix politiques et sociaux, nous comprenons finalement la complexité du savoir vivre ensemble mais surtout celle de tolérer et accepter la différence. Pour l’auteure, bien que la ville soit le lieu des sens et des compétences, chacun ne bénéficie pas de ses ressources de manière égale. Ainsi, vivre ensemble collectivement en intégrant tous les individus est pour elle le défi urbain de demain. L’éloignement ou au contraire la proximité, ne sont pas innées mais relèvent de choix politiques, sociaux et spatiaux, relatifs à la capacité d’un espace à appréhender la différence.

 

Depuis la loi de février 2005⁵ imposant à toutes les structures publiques de se mettre aux normes en terme d’accessibilité, nous pourrions imaginer que nous sommes allés vers une amélioration du quotidien de cette population. Dans la réalité, nous sommes encore très loin du compte. Environ 15 % de la population française est atteinte d’un handicap à l’heure actuelle. D’ici 2050, à cause, en partie, du vieillissement de la population, nous passerons à 25% de la population qui sera dans une situation de dépendance, soit un quart de la population. Nous oublions qu’une situation de handicap peut toucher n’importe qui, à n’importe quel moment de sa vie. Alors il est peut-être temps de vraiment se pencher sur la question, non ?


Julie Cama


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