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Tu débloques ?!

Entretien réalisé antérieurement au déblocage de l'UT2J par les forces de l'ordre le 9 mai 2018.


Cinquante ans après mai 68, l’agitation qui envahit actuellement les universités françaises n'est pas sans rappeler le mouvement contestataire de l'époque. Depuis quelques semaines, sur les réseaux sociaux et dans les manifestations, un slogan revient plus que les autres. On le retrouve souvent dans la bouche d’étudiants ou écrit sur les murs : « Sélection piège à cons ». Toute ressemblance avec un slogan déjà existant serait-elle fortuite ? 


Par ailleurs, les occupations d’universités par les étudiants se multiplient à travers toute la France, comme à Nanterre, Tolbiac, Strasbourg, Montpellier ou encore Rennes. Le désordre généralisé est devenu désormais le quotidien de certaines universités françaises : assemblées générales survoltées, pillages, tagues antisémites et « anti-flics », occupations illégales d’amphithéâtres...

Toulouse n'est pas épargnée. Comme à l’accoutumée, l'Université Toulouse Jean Jaurès (UT2J) est de nouveau paralysée par les blocages. Depuis le 6 mars dernier, sur fond de protestation contre le projet de fusion des universités et la loi Orientation et réussite des étudiants (ORE), un groupe d'étudiants occupe illégalement le site du Mirail.

Le 20 mars, le Ministre de l'Enseignement supérieur a annoncé la mise sous tutelle de l'UT2J, entrainant ainsi la démission de son président et la dissolution de ses conseils centraux. L'université a été déclarée ingouvernable. Un administrateur provisoire a été nommé afin de résoudre cette crise mais la situation reste toujours bloquée.

Depuis deux mois, les cours sont donc suspendus et l'inquiétude commence à monter parmi les étudiants et professeurs, notamment vis-à-vis de la tenue des examens. Dans ce contexte délicat, certains étudiants organisent la riposte face à ce qu'ils appellent « une prise d'otage ». Le 23 avril, l'UNI et quatre autres étudiants ont saisi la justice pour demander à l’administrateur provisoire de l'UT2J de faire usage de ses pouvoirs de police afin de débloquer l'université. Le 2 mai, le tribunal administratif de Toulouse a rendu sa décision et a ordonné le déblocage de l'université. Face à la menace d'une intervention policière, les étudiants grévistes menés par le syndicat UET n’entendent pas se laisser faire. Affaire à suivre donc...

Ainsi, entre étudiants pro-blocage et anti-blocage, nous avons décidé de leur donner la parole. Nous avons réuni deux d'entre eux :

·       Édouard Danglade, 22 ans, étudiant en 2èmeannée d'AES à l'UT1 et en 1èreannée de sociologie à l'UT2J, élu UNI à la CFVU (UT1) et au CA (Université fédérale de Toulouse-Midi-Pyrénées).

·       Quentin Ventelon, 19 ans, étudiant en 2èmeannée d'histoire à l'UT2J, syndiqué à l'UET.


Entretien avec Édouard :

 


Le Décodé : Cela fait maintenant plus de deux mois que l'UT2J est bloquée, pourquoi es-tu opposé au blocage ?


Édouard :
Je défends tout simplement la liberté d'étudier et donc la possibilité d'aller en cours ou de pouvoir les sécher sans que j'y sois forcé comme aujourd'hui. Je ne peux pas cautionner qu'un lieu d'études et de recherches ne soit plus accessible à tous, c'est le début d'une forme de totalitarisme. Les auteurs de ces blocages ne sont qu'une minorité qui organise le saccage de notre université, ils ne représentent personne à part eux-mêmes. Je tiens également à condamner fermement les nombreux dégâts occasionnés à la suite de ces blocages, qui s’élèvent aujourd'hui à plus de 370 000€, c'est inadmissible.


Le Décodé : Comment expliquer que les blocages sont systématiquement reconduits par les bloqueurs alors qu'ils ne représentent pas la majorité des étudiants ?


Édouard :
D'une part, car beaucoup de personnes présentes en assemblée générale ne sont pas des étudiants mais aussi car il y a une désinformation des étudiants dans le but de leur faire croire que le blocage est le seul moyen de lutter efficacement contre la loi ORE. De plus, beaucoup d'étudiants n’osent même plus prendre part aux votes par peur de représailles.


Le Décodé : Penses-tu que ces blocages à répétition puissent mettre en péril la bonne tenue des examens ?


Édouard :
Non seulement la tenue des examens est clairement menacée aujourd'hui mais en plus cela met en péril la qualité de nos diplômes sur le long terme. Aujourd'hui, lorsqu'on sort diplômé de l'UT2J, on est très mal considéré sur le marché professionnel car l’Université du Mirail est connue pour être la plus bloquée de France. Je préférerais que mon université ait une autre réputation.


Le Décodé : Les grévistes sont notamment opposés à la loi ORE, quelle est ta position vis à vis de cette loi ?


Édouard :
L'UNI est officiellement opposé à la loi ORE mais à titre personnel je suis plutôt favorable à cette loi car je suis capable de reconnaître qu'elle va dans le bon sens sur certains points. De manière générale, même si nous sommes opposés à cette loi, nous pensons qu'il y a d'autres moyens d'actions pour s'opposer que de bloquer tout un campus.


Le Décodé : Comprends-tu les inquiétudes de certains étudiants, notamment en ce qui concerne le projet de fusion des universités ou la sélection ?


Édouard :
Concernant le projet de fusion, je comprends tout à fait les inquiétudes des étudiants que je partage. L’Université Toulouse 1 Capitole s'est d'ailleurs retirée de ce projet.

Sur la sélection, je peux comprendre leurs inquiétudes mais je pense le problème réside davantage dans un manque d'information des étudiants qui n'ont pas encore pris conscience de l’intérêt de la sélection pour leur avenir. Personnellement, je souhaite avoir un diplôme qui vaille encore quelque chose à la fin.


Le Décodé : Pourquoi défends-tu la sélection ?


Édouard :
La sélection permet de récompenser le mérite. De plus, elle permet de mettre fin à la sélection par l'échec déjà existante à la sortie de la première année. J'ajouterai aussi que contrairement à ce qui est dit, les classes avantagées par la sélection sont les classes populaires. L’étudiant issu d'un milieu défavorisé qui veut s'en sortir sera mis en avant face à un étudiant privilégié qui se repose sur son contexte familial. L'objectif n'est pas de sanctionner mais bien de valoriser le travail fourni auparavant pour éviter aux étudiants de subir le mensonge d'État d'une université ouverte à tous contre un diplôme dévalorisé. Par exemple, la sélection réalisée en fin de Master 1 permet, en Master 2, un accompagnement des étudiants dans leurs recherches de stages et une valorisation de leur niveau d’étude reconnu par les professionnels.


Le Décodé : Depuis la mise sous tutelle de l'UT2J par l'État, la situation n'a pas bougé. Quelle doit être l'issue de cette crise selon toi ?


Édouard :
Aujourd’hui, nous sentons vraiment le ras-le-bol des étudiants. L'une des issues qui, à mon sens, serait la plus avantageuse pour les étudiants serait une intervention des forces de l'ordre pour faire évacuer les occupants de la faculté afin de permettre la tenue des examens dans des conditions normales.


Le Décodé : Ne crains-tu pas qu'une intervention des forces de l'ordre envenime la situation encore davantage ?


Édouard :
Je pense qu'à partir du moment où les bloqueurs ont refusé toute forme de dialogue, une intervention de la police est malheureusement la seule solution pour que l'on puisse accéder aux locaux de l’Université et passer nos examens dans de bonnes conditions. Je suis bien conscient qu'il va y avoir des oppositions de la part des bloqueurs mais pour autant je pense que cela va dans le sens de l’intérêt général des étudiants.


Le Décodé : La Ministre de l'Enseignement supérieur a annoncé récemment que l’administrateur provisoire, M. Laganier, allait recevoir des pouvoirs accrus. Penses-tu que cela permettra de débloquer la situation ?


Édouard :
Je regrette énormément que M. Laganier n'ait pas mis en place un vote électronique pour recueillir la réelle opinion de tous les étudiants. Au lieu de cela, il a préféré légitimer les assemblées générales en se pliant à leur mode de fonctionnement ainsi qu'à leurs décisions. C'est pour moi la pire erreur qu'il ait pu faire.

J'espère donc que M. Laganier se servira de ses nouvelles prérogatives pour débloquer la situation.


Le Décodé : Mercredi 2 mai, l'UNI a obtenu gain de cause devant le Tribunal administratif de Toulouse qui a ordonné le déblocage de l'UT2J. J'imagine que tu t'en réjouis ?


Édouard :
Forcément quand je vois la décision du TA, je m'en réjouis. Pour autant, il reste à M. Laganier de prendre les responsabilités nécessaires. L'UNI lui a déjà fait une partie du travail. De plus, cela répond à la demande de nombreux étudiants que nous recevions ainsi qu'à une promesse de campagne aux élections de l’UFTMP. Pour résumer, nous sommes ravis mais attendons que l'administrateur provisoire réponde à la demande du tribunal et que les activités universitaires puissent reprendre normalement. La balle est désormais dans son camp.


Le Décodé : On entend parfois parler d'un nouveau mai 68, penses-tu que c'est ce qui est en train de se passer actuellement ?


Édouard :
Je pense que le seul point commun entre la mobilisation actuelle et mai 68 c'est l'ultra-politisation du mouvement étudiant. Par exemple, les bloqueurs ont accueilli des migrants dans les bâtiments de l’Université. Quel est le rapport avec la lutte contre la sélection à l'université ? En dehors de cela, le climat sociétal n'est absolument pas le même qu'à l'époque. Certaines personnes pensent en effet pouvoir refaire mai 68 mais je pense qu'ils font erreur.


Entretien avec Quentin :


Le Décodé : Cela fait maintenant plus de deux mois que l'UT2J est bloquée, pourquoi soutiens-tu le blocage ?


Quentin :
Ce n'est pas tant le blocage en lui-même que je soutiens mais plutôt le mouvement. Je considère que le blocage est un moyen d'action clair qui est encadré dans un mouvement. Le blocage n'est pas une fin en soi, c'est simplement une modalité d'action. Par conséquent, je soutiens le blocage car il a été prouvé que c'est efficace et que cela permet de construire un rapport de force conséquent avec le gouvernement.


Le Décodé : Quelles sont vos revendications ? Que défendez-vous ?


Quentin :
Historiquement, nous demandions le retrait du projet de fusion des universités que j'ai toujours trouvé complètement absurde sauf que le label IDEX a été refusé à l’université de Toulouse. Le projet de fusion a donc été gelé.


Le Décodé : Malgré le fait que le projet de fusion des universités ne soit plus à l’ordre du jour, le blocage perdure. Est-ce que le mot d'ordre de la mobilisation a changé ?


Quentin :
Oui il a changé même si nous sommes encore habités par ce projet de fusion des universités car nous n'avons pas eu une assurance explicite de l'abandon de ce projet, il a seulement été gelé. On y pense donc toujours mais c'est vraiment passé au second plan. Maintenant, nous sommes davantage concentrés sur la loi ORE et le Plan étudiant.


Le Décodé : Pourquoi es-tu opposé à la loi ORE ?


Quentin :
Que Mme Vidal le veuille ou non, je considère que cette loi est une forme de sélection qui va renforcer la sélection sociale déjà présente à l'université. Je suis pour une éducation populaire critique et non pas une éducation réservée aux meilleurs qui n'a aucun sens, ni pertinence à mes yeux.


Le Décodé : Ne penses-tu pas que la suppression du tirage au sort par exemple soit une avancée dans le cadre de loi ORE ?


Quentin :
Oui le tirage au sort était une forme d'injustice mais je ne pense pas que transformer une sélection par le hasard en une sélection par la « réussite » changera quoique ce soit à la question. Ce n'est pas une avancée pour moi, c'est plutôt une fausse solution.


Le Décodé : Est-ce que tu comprends le ras-le-bol de certains étudiants qui aimeraient pouvoir aller en cours et passer leurs examens normalement ?


Quentin :
Oui je le comprends parce que moi aussi j'en ai marre et j'aimerais pouvoir aller en cours. Je suis à l'université pour étudier avant tout mais j'aimerais pouvoir le faire dans des conditions qui garantissent que la fusion ne pénalisera pas mes études et qui garantissent que les futurs étudiants pourront accéder à l'université de manière complément libre. Dans la mesure où je n'ai pas cette assurance-là, à titre personnel, je continue à me battre car je sais qu'il y a parfois des choses plus importantes que son propre diplôme.


Le Décodé : Il est fait état de 370 000€ de dégâts à l'UT2J à la suite du blocage, est ce que tu considères que c'est normal et que tous les moyens sont bons pour poursuivre la « lutte » ?


Quentin :
Je ne dis pas que tous les moyens sont bons, tout dépend de quelles dégradations on parle. Par exemple, pour moi, le tag n'est pas une forme de dégradation. Je pense qu'il vaut mieux en discuter de manière à ce que cela ne donne pas une mauvaise image de notre mouvement. 


Le Décodé : Le tribunal administratif de Toulouse, saisi en référé par l'UNI, a ordonné mercredi 2 mai le déblocage de l'UT2J. Est-ce que tu redoutes une intervention de la police sur le site du Mirail ?


Quentin :
Oui, c'est naturellement quelque chose que je redoute. Nous y sommes préparés depuis un moment car nous avions déjà été menacés d'une première intervention policière le 20 mars. Mais nous avons la chance d’être très bien organisés en termes de communication. C'est à dire que dans l’éventualité d'une évacuation, nous pourrons faire un appel à soutien pour tenir ou du moins faire en sorte que les choses se passent bien. Nous savons que le jour où cela arrivera ce ne sera pas agréable mais nous restons vigilants. 


Le Décodé : Que faudrait-il faire pour débloquer la situation selon toi ?


Quentin :
Dans l'idéal, ce serait l’abrogation de loi ORE. Dans la réalité de faits, à titre personnel, je vois difficilement une possible sortie de crise. Nous sommes rentrés dans une sorte de guerre des tranchées. Nous avons essayé une sortie de crise avec l'administrateur provisoire, M. Laganier, sauf qu'il n'en est rien sorti de concret pour l’instant.


Le Décodé : À l'université de Strasbourg, il a été mis en place un vote électronique pour recueillir l'avis des étudiants concernant le blocage. 70% des étudiants votants se sont exprimés contre le blocage. Pourquoi ne pas faire la même chose à la faculté du Mirail ? 


Quentin :
Un vote électronique est imposé par la présidence. Pour qu'un vote électronique soit considéré comme légalement correct, il faut qu'il rencontre une certaine quantité de dispositions demandées par la CNIL qui sont très compliquées à mettre en place de point de vu étudiant. De plus, le vote électronique doit être validé par un huissier de justice et son cout total est de 16 000€. Donc s'il y en a un, il faudra qu'il soit imposé par la présidence mais ce n'est pas les étudiants qui pourront le mettre en place.


Le Décodé : Ne penses-tu pas que la mise en place d'un vote électronique serait un moyen plus démocratique pour recueillir l'avis de l'ensemble étudiants plutôt qu'une assemblée générale ?


Quentin :
Le vote électronique ne permet pas la réflexion, ni le débat. La démocratie peut très bien être un moyen matériel de vote mais c'est avant tout un moyen de concevoir la pensée et la manière dont on y réfléchi. Je pense que le vote électronique serait démocratique dans le sens où il toucherait plus de gens mais anti-démocratique dans le sens où l'on ne poserait pas le débat.


Le Décodé : On assiste en ce moment à une confusion de plus en plus grande entre le mouvement étudiant et le mouvement social actuels. Par exemple, on vote dans les assemblées générales le soutien à la grève des cheminots ou aux zadistes de Notre-Dame-des-Landes. Penses-tu que cela soit du rôle des étudiants ?


Quentin :
L'idée de convergence des luttes me paraît normale, dans la mesure où il y a en ce moment une attaque contre le statut des cheminots, afin que l'on soit plus nombreux dans la rue pour avoir un rapport de force qui soit plus conséquent. 

Oui c'est un mouvement politique mais tout est politique dans l'absolu. Moi cela ne me choque pas, je trouve cela même nécessaire. Ce n'est pas une question de rôle. Il n'y a qu'un seul Macron qui démantèle le service ferroviaire, qui attaque les réfugiés en votant la loi asile et immigration, qui veut sélectionner les étudiants à l'université...Il faut donc réagir collectivement.


 

Romain Saint-Joan


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